VI
Nos chemins de fer en Afrique,
Malgré ce qu'on vient de lire, non seulement il faufrait sacrifier la liberté à la servitude dans nos territoires, mais encore il n'en faudrait pas dire un mot en France. On veut nous faire croire que plaider à Paris l'abolition de l'esclavage dans notre colonie sénégalaise «c'est alarmer toute l'Afrique qui se persuade aussitôt que nous voulons l'abolir chez elle » et c'est, par suite, compromettre le succès de nos chemins de fer vers le Niger. Singulière idée : ils commencent a mettre à exécution ces beaux projets et le mot d'affranchissement
les effraie, A quoi pensent-ils donc? Ne se doutent-ils pas que le percement de ces voies ferrées, destinées par leur nature même, à opérer la conquête pacifique et morale du continent noir en y portant la civilisation y porteront avec le temps l'abolition de l'esclavage.
Pour y mettre la main, dit M. le ministre, « il faut « avoir recours aux ouvriers indigènes. Or, ces ouvriers « sont tous, sans exception, des captifs. Par conséquent, si « nous mettions en pratique ce qui nous est proposé, « nous n'aurions pas d'ouvriers. J'ai, en effet, reçu un rap- « port du gouverneur m'informant qu'après avoir eu la « promesse de beaucoup de chefs, d'entretenir un chan- « tier de oOO ouvriers, ces chefs se récusent aujour- « d'hui. » M. le ministre explique ensuite que le gouverneur attribue ce changement subit d'idée, à ce qui se dit en France. Le rapport est trop violent à cet endroit pour que M. le ministre ait pu le lire ! mais ce qu'il en a extrait donne à penser qu'il eût mieux valu supprimer la dépêche entière. Il est question « de cupidités alar- « mées, de personnes qui ont intérêt à empêcher la voie « ferrée de s'établir, à faire échouer toute tentative « d'extention de notre colonie et qui ne sont pas étran- « gères à tout le bruit que fait une certaine partie de « la presse française sur l'esclavage au Sénégal... de fau- « leurs de désordre, d'agitateurs, d'ennemis de notre « domination, etc., » (voir plus haut, p. d2 et 43).
Notre domination au Sénégal, c'est l'existence même de la France sénégalaise. Des négociants nés au Sénégal ne sont pas moins Français qu'un colonel né à la Martinique. Prétendre que « leur cupidité s'alarme » de la création de voies ferrées qui ne peuvent que grossir les chiffres de leurs affaires, est au moins bizarre et, pour espérer être cru il faut avoir la faculté de se créer de bien
fortes illusions. Quant à la presse qui fait du bruit en France sur l'esclavage au Sénégal, nous eu sommes ; il nous appartient de dire que la rendre complice « d'ennemis de Textention notre colonie », pire encore! « de cupidités alarmées », c'est une calomnie et il est regrettable que M. le ministre s'en soit fait l'éditeur.
Reprenons : « Les ouvriers indigènes, a-t-on dit, sont « tous, sans exception, des captifs. » L'Afrique occidentale ne serait donc peuplée que d'une masse énorme d'esclaves appartenant à quelques chefs? Erreur complète. Il s'y trouve au contraire grand nombre d'hommes libres et comme partout des pauvres, ceux-là ne demanderont pas mieux que d'accepter de nos entrepreneurs un travail bien payé. Le Diambourg est une sorte de république indépendante composée d'hommes libres, le Foula est aussi une sorte de république dont l'Almami (le chef), est élu et dont presque tous les habitants sont libres. Journellement, on en voit venir à Saint-Louis où ils font tous les métiers y compris celui de porte-faix, ainsi que les Auvergnats et les Savoisiens qui abondent à Paris. Ils retournent de même chez eux, après avoir amassé un pécule qu'ils emploient à acheter de la terre. Il sort du Sénégal chaque année pour 18 millions de francs d'arachides, beaucoup de cultivateurs de cette graine, oléagineuse sont « de petits propriétaires libres ». Je tiens ce dernier renseignement de personnes connaissant bien le Sénégal, notamment de M. Lafont (de Fongaufier).
Lors de ses guerres contre les Maures et d'autres ennemis où le général Faidherbe a rendu d'immenses services et s'est tant illustré, chaque fois qu'il préparait une expédition, il faisait des appels de volontaires dans les pays environnants, et je tiens de sa bouche qu'il eût toujours des corps de 500 à 600 combattants africains
S') REFUTATION Dt DISCOURS
qui se joignaient à nos troupes. Ces volontaires ne pouvaient être évidemment que des hommes libres, ils étaient attires par une petite solde et par l'espoir du pillage en cas de victoire. A l'heure présente, quand, à Dackar ou à Gorée, on a besoin de bras-extra pour décharger les navires, on le tambourine aux environs et ils ne font jamais défaut. Quelques-uns, il est très vrai, sont des captifs envoyés par leurs maîtres qui comptent sur leur fidélité, mais le plus grand nombre sont des libres qui, par parenthèse, n'ont aucune objection àtravaillcr à colé des captifs.
Ainsi, nulle crainte sérieuse à avoir que nos chemins de fer civilisateurs manquent jamais de bras : D'abord les nombreux hommes libres seront heureux d'y trouver de l'ouvrage ; ensuite il est aisé de démontrer aux maîtres que les captifs qu'ils nous loueraient resteraient dans leur entière dépendance. Je me permets de renvoyer le lecteur à ce que j'ai dit à cet égard. (Plus haut, p 27 et 30.)
M. Teissière, négociant au Sénégal, son pays natal, m'écrit à ce sujet :
« ... En ce qui concerne l'esclavage au Sénégal, tenez pour certain qu'il ne peut influer en rien sur la construction du chemin de fer projeté. C'est une pure fantasmagorie de prétendre que les propriétaires de captifs refuseraient leur concours de crainte de voir libérer par le gouvernement français les esclaves qui seraient employés aux travaux.
a Gomment veut-on qu'ils aient une semblable préoccupation, lorsqu'il s'agit de territoires qui ne sont même pas soumis à notre autorité; quand ils savent pertinemment, ces propriétaires d'esclaves, qu'alors même que leur marchandise humaine vient à se réfugier à Saint- Louis, à l'abri du drapeau tricolore, au siège du gouver-
nement, ils sont admis à les revendiquer, et que l'administration française se croit tenue de les leur livrer.
« J'ajoule que, quand cette crainte serait réelle, — et je viens de montrer combien elle est vaine, — les travaux n'en pourraient pas moins être poursuivis à l'aide d'ouvriers libres.
k Ma conviction est qu'on en trouvera tant qu'on voudra, soit dans les contrées que l'on a à traverser, soit dans d'autres provinces, comme le Fouta, mais à la condition expresse :
« 1° De ne prendre que ceux qui voudront s'engager volontairement, et de ne contraindre, de ne réquisition' ner personne.
« 2° De les payer à la journée, et de leur assurer la subsistance pendant tout le temps qu'ils seront employés ;
« 3° De les laisser libres de quitter les chantiers quand bon leur semblera, comme l'entrepreneur qui a la faculté de les congédier à tout instant.
« Hommes libres, ils ont la prétention de rester des travailleurs libres ; qu'on ne le leur conteste pas, et je maintiens que les bras ne manqueront pas.
« Au ministère de la marine, où on ne connaît notre colonie que d'après les seuls rapports officiels, on ne se doute guère que la grande, que l'immense peur des populations qui nous entourent est, non pas de voir abolir l'esclavage chez elles par l'autorité française puisque, encore un coup, elle les aide à recouvrer les fugitifs jusque sur son propre territoire, mais d'être réquisitionnées par elle et conduites au travail manu militari.
« N'a-t-on pas vu récemment la main d'œuvre s'élever, à Saint-Louis, dans une large mesure parce que les na-
tnrcls du Fouta, qui d'ordinaire viennent s'y employer comme journaliers, s'étaient enfuis à l'intérieur à la seule pensée que le gouverneur voudrait peut-être les embrigader de force pour transporter des poteaux télégraphiques qu'il venait de recevoir en grande quantité? »
Ces appréhensions sont significatives. On fera bien d'y attacher une grande importance ; elles montrent que la difficulté de trouver des travailleurs pour nos voies ferrées africaines tiendra précisément, si Ton n'y met ordre, au peu de respect qu'a l'administration de M. le colonel Brière de l'Isle pour les personnes comme pour les propriétés des habitants et à la rudesse avec laquelle il accueille leurs réclamations. M. Teissière en fournit des preuves déplorables dans un article de la, Gironde, dont nous tirons les passages suivants :
« ... Le caractère des actes de notre pouvoir local au « Sénégal est de plus en plus arbitraire et violent, té- « moin l'arrestation de ces malheureux commerçants « noirs, molestés et définitivement incarcères par le « commandant du poste de Tébékout, pour ne lui avoir € pas fourni aussi promptement qu'il l'exigeait un cer- « tain nombre d'animaux destinés aux transports que le « gouvernement avait à faire dans le haut du fleuve ! « Je citerai encore l'instructive correspondance suivante « échangée entre une honorable maison de Saint-Louis « et le chef de la colonie :
* Monsieur le Gouverneur,
« Nous avons l'honneur de porter à votre connaissance que « M. le commandant de Bakel a réquisitionné nos deux cha- < lands nommés le Khady et le Zêler. Le premier de ces cha- « lands avait été envoyé par nous dans le haut du fleuve pour « effectuer les charrois de nos produits entre Médine et Bakel.
i Par le fait de la réquisition, ce bateau n'a pu remplir la mis- « sion à laquelle nous l'avions destiné, et nos arachides res- « tent dans les comptoirs exposés aux risques de toutes sortes. o Quant à la descente de ces graines, elle ne pourra plus s'efa fectuer maintenant qu'au mois de juillet prochain, les eaux « ayant perdu à Médine.
« Quant au chaland le Zéler, il venait d'arriver de Médine à a Bakel, chargé en arachides. 11 devait se compléter sur ce « dernier point et descendre à Saint-Louis. M. le commandant « de Bakel a fait débarquer nos arachides et s'est emparé du » chaland, pour l'affecter, ainsi que le Khady, au transport des « matériaux envoyés de Saint-Louis pour les travaux de Ba- « foulabé.
« 11 nous semble que l'administration aurait dû prendre des « dispositions pour assurer le transport de ses matériaux; les « embarcations ne manquaient pas à Saint-Louis.
« Nous croyons donc devoir protester contre les agisse- « ments de M. le commandant de Bakel, dont l'administration a est responsable, pour avoir réquisitionné dos embarcations « qui étaient en cours de voyage et dont l'une était chargée en « partie. »
« A cette légitime réclamation l'administration locale, « qui doit pourtant aide et protection à tous les citoyens « français, n'a trouvé à répondre que l'étonnante lettre « qui suit :
« Saint-Louis, 18 décembre 1879.
« Messieurs, « Le gouverneur me charge de vous retourner la lettre que « vous lui avez adressée le 10 de ce mois relative à une réqui- « sition de deux de vos chalands qu'aurait faite dans le fleuve « le commandant du poste de Bakel.
« Sans discuter le fond de la question sur laquelle vous « croyez devoir faire des réserves, il ne paraît pas au chef de la « colonie qu'il puisse admettre votre lettre dans certains des
« termes où elle s'est produite alors que vous énoncez : Il « dous semble que l'administration aurait dû prendre ses dis- « positions pour assurer le charroi de ses matériaux; les em- « barcations ne manquaient pas à Saint-Louis.
« Le gouverneur estime que vous n'avez ni les moyens ni les t qualités voulus pour apprécier la manière d'agir de l'admi- « nistration quand elleja eu à envoyer du matériel de Saint- « Louis dans le haut du fleuve.
« Recevez, etc.
« Le chef du service de l 'intérieur, « Hoyer. »
« Et l'on pourrait s'étonner, après de tels faits, que « les populations qui nous entourent s'éloignent de nous « et que l'administration n'ait pas trouvé le nombre de « travailleurs sur lequel elle comptait pour la conslruc- « tion du chemin de fer de Bafoulabé au Niger !
« Le commandant du poste de Tébékout, dont nous « avons rappelé les hauts faits, a été, il est vrai, rem- « placé sur Tordre du département de la marine; mais «c s'imaginerait-on, d'aventure, que de semblables abus « restent ignorés et que la nouvelle de la violence exer- « cée contre de paisibles commerçants ne s'est pas ré- « pandue dans l'intérieur et n'y a pas produit une pro- « fonde impression ?
« Lorsque les peuples avec lesquels nous sommes en « contact voient l'autorité française disposer ainsi à son « gré des biens et même des personnes de nos propres « nationaux, comment veut-on qu'ils ne redoutent pas « un semblable traitement pour eux-mêmes ?
« Dans un rapport adressé au ministre de la marine et « lu à la tribune du Sénat, le gouverneur du Sénégal « n'a pas craint de parler de je ne sais quelles cupidités « alarmées (sic), s'efforçant d'entraver la tâche entreprise
« par le gouvernement métropolitain, — accusation témé- « raire, que l'on n'aurait pas dû jeter ainsi dans une « discussion publique sans être en mesure de l'appuyer « de preuves, — calomnie destinée à masquer l'échec « subi par l'administration locale et dont l'honorable « ministre des travaux publics a, d'ailleurs, vengé la a population sénégalaise en déclarant, dans l'intéressant « rapport qu'il vient de présenter au Président de la Ré- « publique, que les autorités, ainsi que nos compatriotes, « colons et indigènes du Sénégal, ont rivalisé de zèle, « comme ceux de l'Algérie, pour assurer le succès des « missions françaises chargées d'étudier le tracé du che- « min de fer en question.
« Il n'est pas de race plus facile à diriger que les « noirs du Sénégal. Doux et bons par nature, ils ont « par-dessus tout la haine de l'injustice, et la violence « les révolte. Respectez leurs droits, montrez -leur quel- « que considération, traitez-les en hommes, enfin, avec « douceur, équité, et, comme dit une charmante fable « sénégalaise à propos d'un crabe qui, étant parvenu à « se saisir de la corde pendant aux narines d'un cha- « meau, se faisait suivre par le grand quadrupède,
« Vous les mènerez « Par le nez.
« J'affirme, sans crainte d'être démenti par aucun de a ceux qui connaissent notre colonie et le caractère de « ses habitants, qu'une administration qui saurait s'atti- « rer leur sympathie et leur confiance trouverait tou- « jours, non pas même des esclaves, mais des travailce leurs libres à en céder.
« Comme conclusion aux arguments nouveaux que je « viens d'apporter à une cause que je sers depuis longce temps déjà, il me sera permis de souhaiter une fois de
RÉFUTATION DU DISCOTO8
« plus que le département de la marine, éclairé sur « l'état des esprits au Sénégal et s'inspirant de ses véri- « labiés besoins, place enfin à la tête de ce pays, qui a « besoin d'apaisement et de concorde, un homme nou- « veau dégagé de toute idée préconçue et de qui les « opinions soient en harmonie avec la Constitution libé- « raie qu'il a pour mission d'acclimater et de faire pros- « pérer au Sénégal.
« Au système militaire, qui a fait son temps et qu'on « peut juger aujourd'hui d'après ses résultats comme on » juge d'un arbre à ses fruits, il substituera alors l'éta- « blissement du régime civil si ardemment désiré par la « population et seul capable, ainsi que l'a proclamé la « Chambre des députés dans un ordre du jour mémo- « rable, d'assurer la prospérité de nos établissements « d'outre-mer.
« Albert Teissière. »
Je m'associe à tous les sentiments qu'exprime M. Teissière. Retourner une lettre à qui l'a écrite est une insulte des plus graves. Voilà M. Brière de l'Isle qui fait, en sa qualité de gouverneur, cette insulte à des négociants. Pourquoi ? Parcequ'ils ont osé lui écrire qu'il ferait mieux de prendre ses précautions que de réquisitionner leurs instruments de travail ! Entre un procédé aussi offensant et ceux d'une administration civile, il y a la différence du mal au bien.