‹ L'esclavage au Sénégal en 1880Chapitre 5 sur 10 · VIL · texte numérisé non relu

VIL

Trafic d'esclaves dans nos villes avec la participation des autorités locales.

J'ai traité jusqu'ici la question dans ses rapports avec nos voisins, examinons maintenant ce qui a lieu chez

nous, ce qui ne les regarde en aucune manière et ne peut ainsi ni de loin ni de près altérer nos bonnes relations avec eux. « Nos postes, a dit M. le ministre, sont admi- « nistrés d'après la loi française ; et jamais, je le déclare « ici hautement, jamais, comme on vous l'a dit, on n'a « vu sur ces territoires où dans nos villes aucune vente, « aucun marché d'esclaves qui n'ait été immédiatement « réprimé et sévèrement puni. »

J'ai le regret d'être obligé de répliquer que cette déclaration est malheureusement contraire à la réalité des choses.

Je l'ai prouvé d'avance par la lettre de M. Batut, juge à Gorée et à Dackar dont les habitants sont citoyens français, et à ce titre, participent à l'élection du député de la colonie. « L'esclavage dit M. Batut existe ici en « plein, l'administration y tient la main, et lorsqu'un « esclave réclame sa liberté elle le force à se racheter ou « la lui refuse. » (Voir plus haut p. 15) Ce son', là des faits positifs, articulés par un magistrat mort à la peine.

Les a-t-on (puisque — on — il y a toujours) les a-t-on discutés, contestés? Non, on se borne à dire : « Tannée « dernière à la suite de l'intervention inopportune, d'un « magistrat dont M. Schœlcher a cité le nom, voici « ce qu'écrivait le gouverneur à mon prédécesseur : « « ... La querelle que cherchait le service judiciaire à a certains chefs, avait jeté une vive émotion dans les « populations musulmanes, elles voyaient la spoliation « approcher. » Quelle était cette querelle? 11 eût été équitable de l'exposer puisqu'on blâmait un magistrat ayant tout au moins le mérite, n'eùt-il que celui-là, de n'avoir pas plus peur de la fièvre jaune que le gouverneur. Mais laissons cette querelle pour ce qu'elle vaut,

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il ne s'agit pas d'elle, il s'agit de l'esclavage encore ouvertement pratiqué clans une ville française; c'était à cela qu'il fallait répondre. On a évité d'en toucher un seul mot. J'ai donné lecture à la tribune d'une patente de liberté délivrée par un habitant de cette ville à une esclave qui lui payait sa rançon et dont il gardait les enfants impubères! (voir plus haut, p. 16). Sur cette pièce d'une si révoltante immoralité, passée en quelque sorte par-devant notaire, et constituant une double infraction à «la loi française,» silence complet de mon contradicteur ! Voici maintenant trois autres pièces que je choisis entre quinze semblables adressées à M. Batut :

« Monsieur le Président,

« Je vous écris pour te dire que, à présent , je suis une esclave et que j'ai entendu que vous donnez la liberté aux pauvres malheureux. Et pour moi, je ne suis pas bien là où l'on me fait toute sorte de misères. Je viens pour l'amour du bon Dieu me diriger devant vous, afin que tu puisses me donner la liberté. Je me nomme Tiebothe, demeurant à Belh, née dans le Salourn. Ma maîtresse se nomme Cayt Aguye. »

« Dackar, le Î5 avril 1878.

« Monsieur le Président à Gorée,

« Je venais vous faire connaître ma position. Je suis esclave, ainsi que la plus grande partie de mes parents. J'avais un enfant dont la mère était morte quand il était jeune. Je l'ai élevé, et maintenant qu'il commence à pouvoir travailler, mes maîtres veulent me l'enlever. Je venais vous le faire savoir pour que vous me veniez en aide de ce que je dois faire. Moi : Bayo Gnori Gnome. Le petit

dont je vous ai parlé se nomme Bjyo Gnome. Et Tiou Faye et Omar Faye. Je voudrais que nous ayons tous la liberté. Notre maître se nomme- N'Diaga, Guye, Pocame et Moussa Diope. »

« Dackar, le 2 avril 1878.

« Monsieur le juge,

« De condition libre du Saloum, lors de la décadence de ce royaume, des hommes se sont emparés de moi toute jeune encore, et sans parents, car mon père et ma mère étaient morts, et profitant de ma jeunesse, m'ont menée jusqu'à Dakar et m'y ont vendue à une nommée Aram Salo. Pendant dix ans consécutifs, je fus sous la domination abominable de celte femme, qui n'avait ni pilié, ni indulgence à mon égard. Toujours travaillant du matin au soir, pour toute consolation je recevais des coups et des mauvais traitements sans savoir où me réfugier pour me soustraire à tous ces maux... Ayant entendu parler de la justice et de l'équité du tribunal qui punit les méchants et soulage les oppressés, je me suis décidée à m'adresser à vous pour que vous veniez à mon aide. Pour vous démontrer que c'est avec raison, c'est quecette femme est capable de tout, car un jour après in'avoir frappée et insultée, elle m'a dit par sarcasme : tu es mon esclave, je suis ta maîtresse, je puis te tuer d'un jour à l'autre sans que personne puisse m'en empêcher. Craignant les suites d'une pareille menace pour moi et mon enfant, c'est pour cela que je viens réclamer votre secours et l'aide de la loi française qui a condamné l'esclavage par l'émancipation des noirs et la promulgation de la liberté, égalité et fraternité en 1848. Je vous prie d'agréer les remerciements et le dévouement de votre humble servante affligée et opprimée. Foli Sarre. »

A moins que M, le minisire ne dise que ces trois lettres sont des faux forgés par le magistrat qui certifie les avoir reçues, ou que la ville de Dackar n'est pas reconnue terre française, il sera bien obligé de convenir qu'il a induit le Sénat en erreur en déclarant que « nos terri- « toires au Sénégal sont administrés d'après la loi fran- « çaise. »

Que M. le ministre me permette de lui faire remarquer qu'il ne m'a presque toujours répondu que par des échappatoires, sans prendre corps à corps les abus que j'ai signalés.

J'ai dit sur l'affirmation d'un magistrat, M. Batut, que l'esclavage élait encore en pleine pratique à Dackar, il répond que « M. Batut a cherché querelle à certains chefs de l'extérieur. »

J'ai dit sur l'attestation d'un missionnaire, M. Villeger : « On vend et on achète des esclaves dans toutes « les villes de noire dépendance; la mission protestante « a acheté en 1877 une petite fille à Bakel. » Ce sont là des choses 1res précises, si elles sont fausses rien de plus facile que d'en avoir la preuve, M. le ministre répond : « le missionnaire qui a fourni ces renseigne- « ments ne m'inspire pas de confiance ! »

J'ai dit que le gouverneur avait fait élargir deux hommes incarcérés, en attendant les assises, sous l'inculpation de trafic d'esclaves ; il répond : « Ce gouverneur est « un vaillant militaire qui n'a pas eu peur de la fièvre € jaune! »

J'ai cité un ordre imprimé expulsant de Saint-Louis plusieurs hommes sans articuler contre eux le moindre grief, uniquement parce qu'un autre homme les réclamait à titre de propriétaire de créatures humaines; le ministre répond : « la loi du 3 décembre 1849 confère

à l'autorité le droit d'expulser un étranger dangereux. » J'ai dit qu'expulser de nos territoires les esclaves fugitifs qui viennent y chercher refuge, était une violation flagrante de nos lois ; il répond ; « On ne peut appliquer nos lois aux pays annexés avec lesquels nous avons des traités garantissant leur statut personnel! »

Il n'est que trop vrai, la majorité du Sénat s'est déclarée satisfaite des explications que M. le ministre n'a pas données, il en a le bénéfice, mais je demeure certain que cette manière de discuter en passant à côté des questions embarassantes est loin de satisfaire l'opinion publique. Les actes d'arbitraire, d'illégalité, d'inhumanité que j'ai mis à nu restent intacts au débat, un ordre du jour tout politique, voté pour ne pas ébranler le ministère, n'y peut rien changer.

M. l'amiral Jauréguiberry a une confiance illimitée dans ses délégués, et il croit, j'en suis sûr défendre la vérité, mais qu'il ne refuse pas, à priori, créance aux faits que j'ai exposés, qu'il exige de ceux qu'ils accusent de lui en rendre un compte catégorique, sans fauxfuyants et il acquerra la certitude qu'il a été jusqu'ici fort mal renseigné.

Il a « déclaré hautement qu'aucun acte d'esclavage « ne se commet au Sénégal qui ne soit immédiatement « puni. » Eh ! bien voici « un acte d'esclavage » qui serait commis par l'autorité même dont le premier devoir est de les punir ! J'ai lieu de ne pas craindre d'y appeler son attention.

Le bataillon de tirailleurs sénégalais, organisé sous le général Faidherbe, par le lieutenant-colonel Faron (aujourd'hui général) se recrutait au moyen d'engagements volontaires. Il ne se composait pas seulement de Sénégalais, ies gens du Gayor, duOualo, du Fouta venaient

s'enrôler, flatlés par un costume assez brillant, par une prime qu'on leur donnait et par les soins que leur prodiguait l'habile colonel Faron.

Depuis on leur a fait prendre la tenue européenne, on n'accorde plus de prime et il en résulte qu'il n'y a presque plus d'engagements volontaires.

Est-il vrai, oui ou non, que ce bataillon se recrute aujourd'hui ou se recrutait naguère au moyen d'une restauration pure et simple de la traite des noirs ? Est-il vrai, oui ou non, qu'à cet effet des chefs de poste sont ou étaient récemment chargés d'acheter des hommes provenant des razzias qui se font à l'intérieur? Est-il vrai, oui ou non, que le prix payé par homme est de 240 francs ; 200 francs donnés au vendeur et 40 francs donnés à l'esclave ! Est-il vrai, oui ou non, que l'on affranchit celui-ci en lui faisant contracter un engagement dit volontaire de six ans?

Si à ces questions on est obligé de répondre ; Oui, on ne manquera pas de faire observer que là tout eàt au profit de l'esclave puisqu'il devient soldat français au jour de l'engagement et maître de lui-même au bout des six années de service. C'est la vieille défense que l'on avait imaginée pour la traite des noirs, mais elle ne fut jamais acceptée.

Si l'on songe aux guerres, aux massacres, aux atrocités qui se commettent pour se procurer les captifs dont les négriers savent trouver acheteurs chez nous, on verra que chacun d'eux coûte la vie à trois ou quatre créatures humaines.

En définitive, il y a un moyen simple, facile de mettre la vérité au grand jour, hors de doute sur ce qui se passe au Sénégal. Le moyen est une enquête, et il est au pouvoir du ministre de l'ordonner.

Que la commission chargée de celte enquête et présidée par lui-même, s'il le veut, soit formée de parlementaires, de magistrats, de conseillers municipaux de Paris comme celle qui fut instituée en janvier 1879 pour juger des incriminations dirigées contre la préfecture de police, qne la commission puisse citer à sa barre les témoins qu'elle voudra y compris les fonctionnaires coloniaux, que ceux-ci interrogés soient dégagés de ce bâillon appelé le secret professionnel si commode pour cacher les abus, que Ton recueille leurs dépositions aux colonies par commissions rogatoires lorsqu'il ne sera pas possible de les faire venir à Paris, que devant la commission, quiconque demandera à parler soit entendu, enfin que les procès-verbaux de l'enquête soient publiés; alors on saura si oui ou non l'application de la loi du 27 avril 1840, entraînerait les ruines, les guerres qu'on lui attribue; et, si par impossible l'existence de ces dangers était reconnue, on chercherait et nul doute qu'on ne trouvât le moyen de les conjurer.

Je demande cette enquête.

Quelles que soient les raisons alléguées pour s'en excuser, il n'est pas nié en fait que l'on ne transige avec l'esclavage au Sénégal, c'est pour notre pays une souillure dont il doit se laver. L'esclavage est une institution si profondément immorale, si pleine de cruautés, si contraire à toute notion du bien qu'il est impossible de croire que l'ordre public soit intéressé à lui sacrifier nos généreuses traditions d'hospitalité. Pas plus au Sénégal qu'ailleurs le gouvernement de la République ne saurait outrer le respect du droit de propriété, jusqu'à reconnaître dans l'enceinte de nos villes, les prétendus droits d'un maître sur son esclave.

Il faut en finir avec un état de choses qui fait jouer à la France ce rôle houleux. Il est, en vérité, trop étrange de voir deux hommes de gouvernement : tout deux haut placés, s'évertuer à soutenir que le salut d'une colonie serait en péril dès qu'on y appliquerait une loi que Von y a promtdguèe! Le pouvoir exécutif impose tous les jours le respect de dispositions législatives, qu'il déclare lui-même détestables (L'honorable M. Gonstans, ministre de l'intérieur, Chambre des députés, séance du 7 juin 1880), mais, dit-il, tant qu'elles existent, il est forcé d'y tenir la main. Or, si c'est un devoir pour le citoyen d'obéir à la loi, à plus forte raison en est-ce un pour le gouvernement de l'observer scrupuleusement lui-même. Quel spectacle nous donnons : un ministre tait exécuter des lois notoirement mauvaises, pendant qu'un autre ministre en fait violer une si notoirement bonne, si morale, si française, si conforme aux principes d'une nation civilisée, que ceux-là mêmes qui la mettent sous leurs pieds n'oseraient pas en demander l'abrogation ! Il ne faut pas qu'on l'oublie plus longtemps : la question touche aux plus hauts intérêts de la morale et à l'honneur du pays. Ce qui serait criminel à Paris, ne l'est pas moins au Sénégal. Tolérer l'esclavage d'une manière quelconque, sur un territoire français quelconque, c'est déshonorer la République aux yeux du monde civilisé.

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