VIII
Fermer les yeux sur la violation flagrante de la loi qui abolit V esclavage !
M. le ministre a terminé sa défense par ces paroles : « Croyez-vous que c'est en semant autour de nous la « ruine et la désolation, en jonchant des corps de nos
« soldais les sables brûlants el les marais empestés de
« l'Afrique, que vous obéirez aux principes d'une véri-
<( table humanité? Pour moi, je suis convaincu du con-
« traire; car ce n'est pas l'emploi de la violence et de la
« force brutale qui modifie du jour au lendemain les
« institutions séculaires de cent millions de créatures
« humaines. Je hais l'esclavage autant que qui que ce
« soit, mais je veux arriver au but tant désiré par la
« diffusion des lumières, en répandant au milieu des
« tribus ignorantes de l'Afrique les bienfaits de l'in-
« sfruction, en dotant enfin nos établissements coloniaux
* d'institutions libérales qui attireront à nous les popu-
« lations. En un mot, ne demandons qu'au temps et à
« notre exemple la transformation de ces sociétés pri-
« milives. »
Hélas! ceci nous rappelle les reproches adressés aux abolitionnistes il y a quarante ans. Les esclaves, disaiton, sont plus heureux que les ouvriers en Europe; apprenez-leur l'usage de la liberté avant de la leur donner ; croyez-vous que ce soit en bouleversant, en ruinant les colonies, eu y semant les colères d'une émancipation intempestive, mal préparée, que vous obéirez aux principes d'une véritable humanité, que vous arriverez au but tant désiré ?
Que ce ne soit pas de propos délibéré, nous ne faisons nulle difficulté de le croire, mais, en fait, il n'y a dans le langage de M. le ministre, comme alors, qu'un ajournement indéfini caché sous des phrases sonores. Personne n'a envie de « joncher les sables brûlants de l'Afri- « que des cadavres de nos soldats, pour modifier en un « jour les institutions de cent millions de créatures « humaines. » Tout ce que veulent les abolitionnistes, c'est qu'on rende, à l'heure présente, chez nous (j'ai dit
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chez nous, et Ton fait une chose peu louable en me prêtant d'autre pensée), c'est qu'on rende force chez nous au privilège qu'à notre sol de métamorphoser l'esclave en homme, de le rétablir dans ses droits de créature humaine ; tout ce que nous voulons, c'est qu'on revienne, eu 1880, dans nos établissements du Sénégal, devenus terres de France, à la morale connue il y a quatre mille ans, de Moïse, qui défendait aux Hébreux de livrer à son maître l'esclave fugitif.
Nous renvoyer pour cela au jour où l'on aura «répandu « les bienfaits de l'éducation au milieu des cent millions « d'habitants de l'Afrique », c'est nous renvoyer, comme on dit vulgairement, aux kalendes grecques; c'est un leurre auquel personne ne peut être pris.
Il est vrai, a dit en somme le Ministre, nous pactisons avec l'esclavage, la plus détestable des institutions barbares ; nous faisons un peu litière du droit public français ; nous passons par-dessus la loi du 27 avril 1848; mais « c'est pour sauver de grands a intérêts commerciaux et pour le bien de notre colo • « nie. Fermer les yeux est le parti le plus sage à « prendre au milieu des populations africaines. Nous « vous supplions de nous permettre de suivre cette voie.» Il y a un passage du Marchand de Venise qui répond à ce genre de défense : « Je vous en conjure, dit Bassiano « au tribunal, foulez une fois la loi aux pieds; pour « rendre la grande justice, faites une petite injustice. « — Gela ne doit pas être, réplique Portia; il n'y a pas « de puissance à Venise qui puisse altérer un décret « établi ; cela serait enregistré comme un précédent, et « par cet exemple bien des abus feraient irruption dans « l'Etat. »
Nous vous supplions de fermer les yeux. Sur quoi?
Sur la violation flagrante d'une loi! Dans quel intérêt? Dans l'intérêt de l'esclavagisme ! Voilà ce qu'un ministre de la République supplie la France de faire! Et le Sénat, préoccupé, a répondu que poui on ompte il n'avait pas d'objection à fermer les yeux!
« Ne demandons qu'au temps et à notre exemple, dit « aussi M. le ministre, la transformation de ces sociétés « primitives. »
Notre exemple ? Mais celui que nous leur donnons n'a servi et ne sert encore qu'à entretenir leur barbarie. Notre exemple ? Est-ce en leur rendant leurs esclaves fugitifs que nous leur ferons comprendre la criminalité de l'institution servile? Est-ce en voyant vendre, acheter des esclaves dans nos villes, avec notre sanction, comme ils le voient, qu'ils apprendront que l'esclavage est un mode d'être corrupteur de toute société? Est-ce en violant nous-mêmes la loi du 27 avril, dont ils connaissent très-bien l'existence, en maintenant à la tête de notre colonie africaine un gouverneur coupable d'avoir fait élargir deux bommes régulièrement emprisonnés par autorité de justice, que nous leur enseignerons le respect des lois, sauvegarde des Etats? Notre exemple? Ali! comment osez-vous en promettre quelque effet salutaire, lorsque vous êtes vous-même forcé d'avouer que sous le régime de votre prédilection « le mahométisme a fait de « très grands progrès dans toute l'Afrique » ? (voir p. 42)
« Le temps ? » Mais il ne fait rien sans qu'on l'aidr\ Or, comment vous et vos prédécesseurs en doctrines cg loniales l'avez-vous employé? Voilà deux cents ans que nous sommes au milieu de ces peuples, et personne ne serait tenté de dire que notre contact ait modifié quoi que ce soil de leur état social !
Le temps? Voyons donc ce qu'il a fait. M. le .minisire
a rappelé une dépêche d'un gouverneur du Sénégal, du 12 janvier 1 8 ri *> , où il est dit : « Je considère la colonie « comme perdue, si on ne modifie pas pendant quelques « années le décret du 27 avril, sans en abandonner ena tièrement l'esprit. » Admettons., pour la discussion, que ce gouverneur jugeât bien la situation et les vrais intérêts de la colonie ; il y a plus de « quelques années » , il y a trente-et-un ans qu'il parlait ainsi. Qu'a-t-on fait « pour ne pas abandonner entièrement l'esprit diî « décret du 27 avril »? Rien, absolument rien. Le décret est aussi méprisé que jamais, on n'en a pas plus ménagé l'esprit que la lettre. Le ministre de l'empire, en 1868, M. Rigaud-Genouilly, élait plus libéral que le ministre de la République, M. Jauréguiberry; le temps semble avoir marché à reculons. La dépêche de M. Rigaud-Genouilly (voir plus haut, p. 13) indiquait que, pour lui, expulsion ou restitution des esclaves à leurs maîtres revenait au même ; si bien qu'il ajoutait : « Ces disposi- « tions n'ont jamais pu avoir qu'une portée transitoire « et doivent se modifier avec l'extension de notre in- « fluence. » Qu'a produit de bon « le temps », depuis douze années que cela a été écrit? Rien, absolument rien. Au contraire, c'est sous l'extension de notre influence qu'on voit à cette heure un négrier traverser librement un territoire français avec sa cargaison humaine, ce que l'on n'aurait peut-être pas permis il y a douze ans.
Et aujourd'hui, lorsque je signale à M. le ministre, avec preuves à l'appui, des faits d'esclavage perpétrés dans nos villes, sous les yeux de l'autorité locale, à Saint-Louis même, au cœur de l'administration française, il s'écrie encore : « La voie que nous suirons « est la seule sage pour arriver au but tant désiré! » Si l'on restait dans celte voie d'une stérilité cruelle, et
qu'elle fût la seule sage, il n'y a pas de raison pour qu'on ne dise dans un siècle à nos neveux, qui s'en indigneraient : « Voulez-vous donc semer autour de vous « la ruine et la désolation? Voulez-vous donc joncher des « cadavres de nos soldats les sables brûlants de l'Afri- « que? Pour atteindre le but tant désiré, attendez qu'avec « le temps, notre exemple et Fextension de notre in- « fluence, nous ayons modifié graduellement les idées *« sur l'organisation de la famille et de la société des « cent millions de créatures humaines qui peuplent « l'Afrique. »
Quant à moi, je suisftrès décidé à ne pas mè payer de celte monnaie ; s'il faut encore lutter pour l'abolition de l'esclavage sous la République, je lutterai aussi énergiquement que jamais. Le satisfecit que M. le ministre a obtenu du Sénat ne m'en détournera pas. N'en déplaise au petit nombre de gens encore trop puissants que l'on met en colère « en faisant du bruit sur l'esclavage au Sénégal », je continuerai à en faire jusqu'à ce que la question soit résolue à l'honneur de la France, et je suis profondément convaincu qu'elle le sera avant peu. L'esclavage ne tardera pas à disparaître du Sénégal comme la bastonnade a disparu de nos bagnes, parce qu'aujourd'hui, dans notre pays, les causes d'humanité sont gagnées à partir du moment où on les met en pleine lumière ; leur triomphe définitif n'est qu'une affaire de jours.
Le bruit, dont ce qui reste de partisans d'une institution maudite peuvent seuls se plaindre, lui a déjà porté un coup mortel ; elle ne s'en relèvera pas. Quand la France, qui l'ignorait, la France toujours pleine de pitié pour les malheureux, saura bien que sous son pavillon on fait encore commerce d'hommes, de femmes et d'en-
fants, quelque fausse raison d'Etat qu'on puisse invoquer pour couvrir ces crimes, elle ne voudra pas le souffrir. Il est impossible qu'au dix-neuvièuie siècle la liberté ne finisse par vaincre la servitude. Bientôt justice sera faite ; rien de ce qui offense l'humanité ne peut durer sous la République.
L'Evénement, 3 mars 1880
Interpellation « !?■. le Ministre de la marine.
M. Schœlcher a développé aujourd'hui sa demande d'interpellation à M. le ministre de la marine. Le défenseur de la cause des esclaves est venu porter à la tribune des faits d'une gravité exceptionnelle.
Le décret de 1848 abolissant l'esclavage est-il, oui ou non, respecté dans notre colonie du Sénégal?
Une circulaire ministérielle permet aux autorités de cette colonie de remettre les esclaves fugitifs des tribus voisines enlre les mains de leurs maîtres, à la seule condition que ceuxci adressent une demande d'extradition dans les trois mois, et, comme tout esclave fugitif est tenu de se faire inscrire à un bureau spécial, dès son arrivée, le maître qui le cherche envoie une réclamation au bureau et l'esclave est toujours retrouvé.
Le fameux principe déclarant libre l'esclave qui touche le sol français, principe que notre pays a eu l'honneur de proclamer en Europe, n'est plus qu'une maxime sans conséquence.
Bien plus, dans la colonie même l'esclavage est toléré. M. Schœlcher a cité aujourd'hui le cas spécial d'un maître affranchissant une esclave en une ville française et réservant sur les enfants de celle-ci son droit de propriété!
L'administration du Sénégal fait bon marché de la dignité humaine et viole audacieusement les principes de notre c -oit
public, plusieurs fois consacrés par la jurisprudence constante de la cour de cassation.
M. Schœlcher, qui n'est pas orateur, a lu une protestation énergique contre ces odieux scandales, en demandant à M. le ministre de la marine de les réprimer sans retard.
M. l'amiral Jauréguiberry, comme il fallait s'y attendre, s'est bien gardé de flétrir les abus qui lui étaient signalés et s'est tout au contraire efforcé de les atténuer et de les excuser. Il n'a pas changé d'opinion depuis 186*2.
Le gouverneur du Sénégal qui faisait alors saisir et reconduire jusqu'à la frontière les malheureux en rupture d'esclavage est resté, en passant au ministère de la marine, le protecteur et l'avocat des propriétaires d'esclaves.
M. Jauréguiberry a donc répondu à M. Schœcher que le gouvernement respectait, au Sénégal, les traditions et les coutumes des tribus annexées depuis 1848.
L'esclavage a pris depuis cette époque le nom de servage, servage héréditaire, et cela suffit. On a simplement changé l'é'iquette; la lettre du décret du gouvernement provisoire est respectée.
Les Droites ont fait à M. le minisire une ovation méritée, qui contrastait avec le silence des Gauches. M. Schœlcher demandait l'ordre du jour pur et simple ; M. Lenoël est venu tendre la perche à M. Jauréguiberry en déposant un ordre du jour de confiance que le Sénat, pressé de revenir au projet sur l'enseignement supérieur, a voté sans enthousiasme.
L'iutérêtqui s'attache au grand débat engagé depuis plusieurs semaines au Luxembourg a contribué largement à sauver M. Jauréguiberry.
Le National, 3 mars 1880
L'esclavage devant le Sénat
Hier, dans un ordre du jour peu édifiant, le Sénat s'est déclaré « satisfait » des explications assurément très franches, mais d'une moralité insuffisante, doi-inées par M. le mmistre de la marine relativement à la désinvolture avec laquelle le gouvernement du Sénégal méconnaît la loi du 27 avril 1848 abolissant l'esclavage.
Nous avons été des premiers à citer les faits qui ont amené M. Schœlcher à la tribune.
Au lieu de considérer comme affranchis les esclaves qui, pour échapper aux mauvais traitements de leurs maîtres, se réfugient sur le territoire français, on livre les suppliants, aux individus qui ont sur eux le droit de vie et de mort.
« En 1876, raconte un pasteur protestant, M. Villéger, témoin oculaire, une femme réfugiée à Saint-Louis et réclamée par son maître, est saisie par la police. Pendant qu'on l'entraîne, elle pousse des cris à fendre l'âme. Arrivée sur le pont Faidherbe, elle se jette à l'eau, préférant la mort à la servitude; elle est sauvée par un noir et remise à son maître, qui l'attache sur un chameau et l'emmène. J'ai été témoin de cette scène; je ne l'oublierai jamais. »
Les ventes qui ont lieu dans les marchés d'esclaves, où l'on donne un homme pour un bœuf et quatre pour un cheval, reçoivent du gouvernement une sanction légale.
Des caravanes d'esclaves traversent librement le territoire français.
Les enfants d'une femme émancipée ne bénéficient même pas de l'article 45 du code noir de 1685 et, dans la circonscription de Gorée, on donne une consécration officielle à un acte de libération dans lequel trois des enfants conçus pendant l'escla-
vage d'une nommée Marianne Gueyre sont eux-mêmes retenus comme esclaves.
Qu'a répondu M. Jauréguiberry ?
il a répondu en disant que les faits étaient exagérés, et que dans tous les cas il valait mieux fermer les yeux.
L'esclavage n'est point là-bas si dur qu'on se l'imagine.
0 triomphe de l'euphémisme 1 L'esclavage n'est au Sénégal qu'un « servage héréditaire » qui, le miuisti e l'a dit s^ns sourire, possède ses « privilèges ».
D'ailleurs, le commerce local souffrirait de l'application stricte de la loi de 1848.
Les chefs indigènes seraient mécontents, les marabouts seraient furieux et les esclaves eux-mêmes — ceux qui viennent se réfugier sur notre territoire — se tourneraient contre le gouvernement qui leur offrirait leur liberté.
Ce n'est pas tout. M. Jauréguiberry a cité des chiffres :
« En 1877, a-t-il dit, 299 captifs réfugiés chez nous ont été libérés par nos soins. Eu 1878, on en a libéré 219, et, du 1er janvier au 16 octobre 1879, mes renseignements ne vont pas plus loin, il y a eu 282 libérations.
» Durant cette même époque, on n'a prononcé que 32 expulsions. »
Et le ministre de la marine ne s'aperçât pas d'un fait qui cependant aurait dû le frapper ; c'est que si l'on a libéré 800 captifs réfugiés, (299 + 219 + 282) il n'était pas plus difficile d'en libérer 832. On eût ainsi évité trente-deux scènes scandaleuses et déshonorantes pour ce pays de France dont le nom est synonyme d'affranchissement.
Le Sénat peut se déclarer satisfait, mais l'honneur national ne sera satisfait, lui, que si l'on en finit avec des pratiques cruellement puériles et tout à fait indignes de notre civilisation moderne.
Paul Foucher.
Le Rappel, 4 mars
I/esclavage
Le Sénat a repoussé l'ordre du jour présenté par M. Schœlcher. Les sénateurs diront peut-être pour leur excuse qu'ils n'avaient pas bien entendu l'interpellation. L'excuse sera détestable. Il est certaines interpellations qu'il faut à toute force s'arranger pour entendre quand on a quelque souci de la dignité de son pays. Et quand un orateur vous démontre que l'esclavage existe encore chez nous, malgré les lois qui l'abolissent, on n'est pas quitte envers l'opinion publique en disant : Nous avons beaucoup causé pendant que l'orateur parlait ; c'est ce qui nous a empêchés de l'écouler.
Qu'a fait le Sénat en donnant raison au ministre ? Il a rétabli ou plutôt maintenu, en dépit de toutes les lois, l'esclavage au Sénégal. Désormais, grâce à lui, les marchands d'esclaves pourront tranquillement, comme ils le font d'ailleurs, trafiquer sur notre territoire même. Désormais, avec plus d'impudence que jamais, puisqu'ils seront couverts par un vote de la Chambre haute, les autorités esclavagistes qui gouvernent le Sénégal en noire nom pourront livrer les noirs fugitifs à leurs propriétaires — comme elles l'ont fait en 1878, en « expulsant les nommés Sunkarou, Amady, Aly, Diaula, Almazo », réclamés par leur maître « Sambo Siré, de Backel ». Désormais, grâce au vote d'avant-hier, un propriétaire d'esclaves en affranchissant la mère pourra ouvertement garder les enfants comme cela est arrivé en 1877 dans l'affaire de Marianne Gueyre Yacati. Le propriétaire stipula, dans l'acle d'affranchissement que « Madianza, l'aîné des fils, a obtenu la liberté mais que les trois autres restent esclaves ». Désormais, et toujours grâce au vote d'avant-hier, quand un président de cour voudra poursuivre les traitants qui se seront livrés au commerce de l'homme sur le territoire français, le
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gouverneur du Sénégal, comme en 1870, pourra, avec plus d'audace encore, arrêter les poursuites ou empêcher les coupables d'être inquiétés. Le gouverneur, le propriétaire, le trafiquant de chair humaine, tout ce monde-là sera couvert par l'approbation du Sénat !
Et la loi de 1848? La lui est dédaignée, oubliée, méprisée, déchirée. Après tout, c'est une loi de la République! Parleznous des décrets de 1852. Ceux-là, on les respecte. On s'en sert pour condamner les journalistes.
Mais que dire du ministre de la marine et de sa prétendue réponse? Que dire de ses théories? Il prend carrément en main la cause de l'esclavage. Il veut que nous respections les mœurs des populations africaines. Quelles mœurs 1 et combien elles sont respectables! Ah ! ça, mais le jour où M. Jauréguiberry gouvernera un pays d'antropophages, est-ce qu'il respectera la cuisine des naturels?
M. Jauréguiberry craint la guerre ; il craint la guerre avec les Maures, la guerre avec les tribus nègres ; il craint de faire tuer nos soldats. Cela est très bien. Mais il faudrait prouver que la suppression de l'esclavage au Sénégal nous fera déclarer la guerre par les nègres et par les Maures; c'est justement ce qu'il ne prouve pas. Comment! l'Afrique entière accablerait notre colonie si Ton faisait, dans toute l'étendue des territoires français, ce qu'on est obligé de faire à Saint-Louis ! La plaisanterie est un peu forte.
M. Jauréguiberry a presque touché au comique lorsqu'il a annoncé qu'il voulait répandre « les bienfaits de l'instruction au milieu des tribus ignorantes de l'Afrique ». On se le représente tout de suite invitant les rois nègres à adopter l'article 7. Il a ajouté qu'il cemptait ainsi « attirer à nous les populations » en dotant nos établissements d'institutions libérales. Cela est admirable : il va offrir aux a captifs » noirs une liberté de la presse sagement réglementée ; le droit de réunion tempéré par des amendes ; et peut-être le droit d'association. Hélas ! Hélas ! Est-ce qu'avant de « répandie l'instruction » il ne faut pas faire les hommes libres? est-ce que ce n'est pas se
moquer que de promettre des « institutions libérales » à des esclaves et à des marchands d'hommes?
Le Sénat a couvert le ministre d'applaudissements. Eh bien, tant pis pour le Sénat ! Pour notre part, nous remercions M. Schœlcher de son solide discours. La cause qu'il a défendue avec courage, pourrait bien triompher bientôt, dans une autre enceinte et devant un autre auditoire.