EDOUARD LOCKROY
L'Eglise libre, 12 mars
L'interpellation de M. Schœlcher.
Au terme de la discussion de l'interpellation de M. Schœlcher sur l'esclavage au Sénégal.le Sénat, dans sa séance du 1er mars, a adopté l'ordre du jour suivant: «Le Sénat, satisfait des explications de M, le ministre de la marine et des colonies, passe à l'ordre du jour. »
\J Eglise libre ayant la première dans la presse française soulevé cette question par la publication d'une lettre de M. Villéger, nous devions suivre et nous avons suivi avec une attention particulière le débat auquel elle a donné lieu. Nous avons lu les explications de M. l'amiral Jauréguiberry avec une entière bonne volonté. Rien ne nous eût été plus agréable qus de les trouver satisfaisantes. L'amiral est membre d'un gouvernement que nous aimons, honnête homme et vaillant marin ; il est de plus notre coreligionnaire. 11 n'en fallait pas tant pour nous disposer envers lui à une respectueuse et toute bienveillante impartialité. Malgré cela, et quoi qu'il nous en coûte, nous devons avouer que notre surprise et notre confusion ont été grandes.
Nous comprenons à la rigueur que le Sénat ait accepté ces
explications. Dans les circonstances politiques actuelles, ne voulant pas ébranler le miuistère en blâmant un ministre déjà peu solide, le Sénat s'est montré coulant ; il a, de propos délibéré, fermé les yeux et les oreilles. Mais ce que nous ne comprenons pas du tout, c'est que M. Jauréguiberry ait pu s i défendre d'une façon aussi pitoyable.
Heureusement la question n'est pas enterrée. Elle n'est qu'ajournée. La Chambre des députés la traitera bientôt à son tour. Eclairée par la défense même de l'amiral, elle n'aura garde de confirmer le satisfecit de complaisance que lui a concédé le Sénat.
N'ayant aucun moyen de prédisposer son auditoire en faveur de sa cause, M. l'amiral Jauréguiberry s'est appliqué à l'indisposer contre les dénonciateurs des faits d'esclavagisme perpétrés à l'ombre du drapeau français. Il en a flétri deux : Ie un homme, témoin oculaire gêuant, l'auteur de la lettre publiée par nous le 26 septembre dernier; 2° les journaux qui se sont faits les échos indignés des révélations du premier.
L'homme, le témoin gênant, est M. Villéger, qui a passé volontairement dix ans, comme missionnaire, sous le ciel meurtrier du Sénégal. C'est cet homme là que M. Jauréguiberry, avec un manque de générosité qui étonne de sa part, a signalé comme ayant « déserté son poste sans autorisation et sans être « remplacé, au moment où une épidémie de fièvre jaune me- « naçait Saint-Louis, » et en conséquence indigne d'être cru.
On lira plus loin la réponse de M. Villéger à cette accusation inqualifiable.
Quant aux journaux, au premier rang desquels il faut placer l'Eglise libre, M. Jauréguiberry cite, pour les flétrir, un rapport qu'il a lui-même demandé au gouverneur du Sénégal, à la suita des révélations de M. Villéger. Nous citons Y Officiel-.
« M. le Ministre de la Marine.... Dans cette dépêche, voici ce qu'il dit : « Les gens qui écrivent peut-être par ordre 1rs « correspondances gtii vous ont été communiquées, sont les mêmes « qui font courir le bruit dans le haut fleuve et même dans le « Fouta, — car il ne s'agit pas seulement des territoires au
« delà de Médine, — que tout ce que nom voilions faire lia qu'un « seul but, la suppression de la captivité en Afrique. »
« Et un peu plus loin :
« Dans leur avidité alarmée, ils sont capables de tout, et ma « conviction est qu'ils ne sont pas non plus étrangers à tout le « bruit qu'on tente de faire en France, dans une certaine partie « de la presse, sur l'esclavage en Sénégambie. »
Ainsi lorsque la presse apprend à la France stupéfaite que l'esclavage fleurit dans notre colonie, protégé par nos fonctionnaires, et demande que ce scandale prenne fin, la presse n'est que l'instrument docile et vénal de « certaines cupidités », de « l'avidité alarmée » de gens « capables de tout ». Comment ajouter foi aux dires de journaux si bas tombés ? Ils sont dignes de servir d'organes à l'homme qui a « déserté son poste « au moment du danger.
Nous rougirions, pour nous et pour les journaux qui ont fait écho, de répondre à d'aussi gratuites injures. Nous nous bornons à les citer.
Mais faisons comme M. Jauréguiberry. Sacrifions les témoins, la presse; cherchons ailleurs la preuve que l'esclavage existe au Sénégal ; que même dans les territoires de notre colonie, d'où on le prétend exclu, l'esclave fugitif n'obtient pas la liberté. Nous la trouverons naïvement exposée, développée, solidement établie avec documents à l'appui, dans... le discours même de M. l'amiral Jauréguiberry 1
Nous voudrions pouvoir le citer en entier, ce discours, le faire lire à la France entière. C'est l'aveu dépouillé d'artifice le plus clair, le plus complet.
Remarquons toutefois un euphémisme de l'amiral, qu'il a sans doute apporté du Sénégal. Au lieu de dire comme tout le monde : esclavage, esclaves, mots brutaux, malsonnants à des oreilles françaises, M. Jauréguiberry se sert le plus souvent des termes : captivité, captifs, beaucoup moins durs. On parle ainsi, paraît-il, sur les côtes d'Afrique.
Ces termes sont justes, d'ailleurs, et très propres, les esesclaves sont bel et bien des captifs.
1 10 opinion* DE LA PR1
Happelons l'horrible histoire,
Un chef arabe ou nègre veut s'enrichir, Il arme une bande et va à la chasse, à la chasse à l'homme. Il connaît une tribu faible, désarmée. 11 se jette sur elle; combat, tue, s'empare des hommes valides, des femmes, des enfants, vieillards et infirmes exceptés, enchaîne ses captifs et les emmène au marché lointain où l'acheteur l'attend.
Voilà la captivité, — nous disons, nous, — Y esclavage ^ — avec lequel, de l'aveu de M. Jauréguiberry, pactisent les fonctionnaires de notre colonie en expulsant de notre territoire les captifs évadés, lisez les esclaves fugitifs, qui viennent s'y réfugier.
Vous avez en moins de trois ans ouvert vos portes, accordé l'affranchissement à 800 c vagabonds » et « criminels » ?Car vous nous direz tout à l'heure que les gpns de cette catégorie sonlles seuls (\\\\ viennent se réfugier chez vous. Il est vrai que dans la même période vous en avez de votre aveu expulsé 3W2. Ce sont ces 32 misérables repoussés dans la servitude, dont vous avez à rendre compte, et vos 800 affranchis ne sauraient nous faire oublier leur malheur.
Voilà trente ans passés qu'à paru le décret abolissant l'esclavage. Son considérant unique était « qu'aucune terre française ne peut porter d'esclaves. » Il est temps que cette loi soit appliquée. Si l'empire l'a traitée comme une lettre morte, il appartient à la République de la mettre en vigueur. Espérons qu'elle n'y manquera pas.
Léon Pilatte.
L'Eglise libre, 12 m?jr?.
Lettre de UI. Vilïeger prouvant que l'accusation «l'avoir déserté son poste est fausse
M. le pasteur Villéger nous adresse de Lille, à la date du 4 mars, la communication suivante que nous nous empressons d'insérer :
« Je lis dans le compte-rendu de la séance de lundi au Sénat que le Ministre de la Marine, à propos de l'esclavage au Sénégal, a contesté l'exactitude des faits révélés par moi et confirmés par d'autres témoignages. Chacun défend sa cause comme il l'entend, et l'amiral Jauréguiberry était libre, pour répondre à l'interpellation qui lui était adressée, d4employer la méthode qui, non sans raison, lui paraissait être la plus facile.
« Je dirai seulement à cet égard que, pour se convaincre que des actrs de cruauté se produisent au Sénégal, le Ministre de la Marine aurait quelque chose de plus sûr que ma parole et celle de n'importe qui. Il lui suffirait de consulter les archives delà Cour d'Assises du Sénégal, il y rencontrerait, notamment pendant les années 1870 et J877, plus d'une condamnation pour faits de cruauté envers des noirs. Or, pour que la justice soit intervenue, il faut bien que ces faits aient existé ailleurs que dans mon imagination.
« Je dirai aussi qu'en parlant de l'administration du Sénégal, je n'avais pas en vue d'une manière particulière le gouvernement de M. Brière de l'Ile. Dans les faits que j'ai cités et que j'ai accompagnés de dates, plusieurs se sont passés avant l'arrivée du gouverneur actuel dans la colonie. Le mal vient de plus loin. D'ailleurs le gouverneur quel qu'il soit, a toujours le droit de se retrancher «lerrière l'Ordonnance organique et la circulaire ministérielle de 1862.
« D'après M. le Ministre, l'esclavage est un mal, mais un
mal nécessaire au Sénégal, où, sans lui, on ne trouverai! d'ouvriers. Les esclaves seuls sont ouvriers dans notre colonie? Comment se fait-il donc que, lorsque l'administration fait
•uter des travaux, elle n'ait pour ouvriers, manœuvres ou autres que des hommes de condition libre et jamais des esclav«
« Maintenant, Monsieur et cher frère, j'aborde une autre question. Le Ministre, pour mieux prouvera quel point je suis indigne de confiance, m'a nettement accuse d'avoir abandonné la mission du Sénégal à cause de la fièvre jaune. Le fait de mon départ, ainsi présenté, me rend bien noir en effet. Mais vous me permettrez, je n'en doute pas, de voir s'il ne me serait pas possible de me blanchir en présentant ce fait sous un jour moins défavorable pour moi et en même temps plus vrai. En de telles circonstances, je crois que les faits sont plus concluants que les raisonnements. Voici donc des faits.
« Au mois de juin 1877, après trois ans de souffrances morales et de luttes dont je n'ai pas aujourd'hui à faire connaître la cause, j'arrivai à la conclusion que je ne pouvais ni ne devais continuer l'œuvre que j'avais entreprise à St Louis. J'avais pour cela des raisons graves et légitimes; je ne pouvais les expliquer d'une manière complète par lettres, et cela pour un motif que j;ai fait connaître plus tard à la Société, quand je pus parler de vive voix; mais j'en dis assez, me semble-t-il, pour être compris, et je démandai l'autorisation d'aller m'établir dans l'intérieur, c'est-à-dire, pour le dire en passant, dans une partie du Sénégal beaucoup plus malsaine que St-Louis, et d'où l'on était venu, à trois reprises, me demander des missionnaires. La Société ne crut pas devoir répondre favorablement à ma demande et exigea que je restasse à St-Louis. J'envoyai alors ma démission. Cependant comme je tenais à l'œuvre du Sénégal, et j'y tiens encore, j'offris de rester encore un an, c'est-à-dire jusqu'au mois de juin 1878, afin que le Comité eût largement le temps nécessaire pour me chercher un remplaçant.
« Une fois le mois de juin 1878 arrivé, j'étais libre de partir,
j'avais tenu ma promesse. Cependant, mon remplaçant n'étant pas encore trouvé, je prolongeai mon séjour sans même que l'on m'en fît la demande, quoique le médecin indiquât comme nécessaire le départ immédiat de ma femme et que l'angoisse de cette dernière fût inexprimable à la pensée de me laisser seul au Sénégal.
« Elle partit au commencement de juillet. Deux jours après son départ, la fièvre jaune éclata à Gorée. Au mois d'août elle n'avait pas encore fait son apparition à Saint-Louis; mais l'on s'attendait d'autant moins à échapper à ses ravages que l'on souffrait déjà de la fièvre rouge qui en est regardée comme l'avant coureur.
« Je fus atteint très fortement de cette fièvre. Lorsque je fus un peu mieux, le médecin me dit qu'il n'y avait pour moi qu'un moyen de salut : un départ immédiat. Si je n'avais pas dû quitter le Sénégal, il n'y aurait pas eu pour moi d hésitation possible ; mais dans les circonstances où je me trouvais, ayant dépassé la limite fixée pour mon départ de Saint-Louis où je ne pouvais ni ne voulais rester, que j'aurais quitté en tout cas quelques semaines plus lard, au commencement de septembre, afin de rentrer en France avant les froids, je me demandai sérieusement, devant Dieu, si je devais rester, malgré l'avis pressant du médecin, ou partir et épargner à ma femme une horrible angoisse et peut-être un deuil qui n'eût été d'aucune utilité pour personne. Je crus et je crois encore, que je devais partir.
« En agissant ainsi j'ai, je le répète, avancé mon départ de quelques semaines ; et encore ? je ne serais peut-être pas resté jusqu'au mois de septembre quand bien même j'aurais été eu bonne santé et qu'il n'y aurait pas eu d'épidémie, car si j'avais prolongé mon séjour, c'était dans l'espoir d'être remplacé par un missionnaire européen, après la mauvaise saisoa qui se termine au milieu d'octobre. Or, au mois d'août je savais qu'il fallait reroncer à cet espoir, et la preuve que je ne me trompais pas, je la trouve dans le fait qu'aucun pasteur n'a encore été envoyé à Saint-Louis pourjy prendre ma place.
114 OPINION DE LA l'Ki
« Mais ce que je tiens à constater, c'est que mon départ était décidé depuis plus d'un an, et que ce n'est par conséquent pas la fièvre jaune ni aucune autre maladie qui m'a empêché de continuer l'œuvre que j'avais entreprise ;iu Sénégal où la mort s'est approchée de moi plusieurs lois, mais où je n'ai jamais eu peur d'elle. « Je sais en qui j'ai cru. »
« A ces explications, j'ajouterai que M. l'amiral Jauréguiberry, étant membre du comité de la Société des Missions de Paris, n'ignore, sans doute, aucun des détails que je viens de donner.
« Veuillez recevoir, etc.
« F. VlLLÉGER,
L'Eglise libre, 27 septembre 1879
Lettre de .11. Villeger contenant les faits d'esclavage qu'il a signalés
Lille, le 17 septembre 1879.
Monsieur le rédacteur,
Je viens tenir la promesse que je vous ai faite au sujet de l'esclavage au Sénégal. Je me bornerai à citer quelques faits qui malheureusement ne sont pas les seuls de leur espèce, et qui peuvent se passer, me semble-t-il, de commentaire.
Mais d'abord je dois dire que le commerce des esclaves ne se fait pas par voie maritime. Je n'ai pas eu connaissance de navire négrier venant s'approvisionner au Sénégal ; tout le commerce se fait par terre. Les esclaves volés ou pris dans une guerre de tribu à tribu, de village à village, sont vendus au Sénégal pour être conduits chez les peuples nomades du Salmra, au Maroc, en Algérie, en Egypte, en Turquie, en Asie
J'ai dil qu'il y a des marchés à esclaves dans plusieurs des villes que nous occupons. Le fait est parfaitement exact. Je peux ajouter que l'on vend et achète des esclaves partout, dans toutes les villes, dans tous les villages, Saint-Louis, Gforée et Dachar exceptés. A Saint-Louis même, il y a eu une vente d'esclaves en 1877; il est vrai que la chose n'a pas été faite ostensiblement.
Quand les habitants de .l aint-Louis veulent avoir de bons domestiques, ils achètent des enfants dans les endroits que j'ai cités et les amènent à Saint-Louis où ils sont tenus de déclarer leur acquisition au chef du service judiciaire. L'administration leur laisse les enfants jusqu'à ce que ceux-ci aient atteint leur majorité. Le maître est dit alors tuteur de l'esclave qui, n'ayant pas de famille, reste le plus souvent définitivement chez lui.
La mission catholique a ainsi acheté des esclaves; la mission protestante a acheté à Bakél, en 1877, une petite fille. Les élèves de la pension de M. Liénard, à Anaonay, avaient bien voulu se réunir pour former la somme nécessaire à cet achat. C'était une bonne œuvre, car les esclaves ainsi rachetés ne sont pas malheureux à Saint-Louis, et quand ils atteignent leur majorité, ils sont libres.
J'ai cité ces faits pour prouver que les marchés existent. Le prix d'un enfant est de 150 à 200 francs, celui d'un adulte de 250 à 300 francs.
La loi française abolit l'esclavage dans toutes nos colonies. Au Sénégal, les villes de Saint-Louis, Gorée et Dackar sont les seules où l'esclavage soit interdit. Partout ailleurs il y a des esclaves. Un habitant de Saint-Louis que je pourrais nommer, un homme influent et respecté, possède un village peuplé par ses esclaves qui cultivent pour lui une certaine étendue de terrain, à environ 4 kilomètres de Saint-Louis, il n'est pas le seul; des noirs ont également, dans des villages de l'intérieur, des esclaves qu'ils vendent quand ils ont besoin d'argent. On donne un homme pour un bœuf, quatre pour un cheval.
lll) OPIEION DE LA LRESSE
D'après la loi, tout esclave qui met le pied sur le sol français est libre. Or, des caravanes d'esclaves passent dans nos villes librement, sans être inquiétées. Une seule fois, en 1877, un capitaine, commandant la ville et le canton de Dagana, a arrêté un convoi. Par ordre supérieur, il dut rendre les esclaves à leur propriétaire.
Les esclaves maltraités par leurs maîtres, et sachant qu'une loi française abolit l'esclavage, viennent fréquemment se réfugier à Saint-Louis, espérant y trouver la liberté. Vain espoir. L'administration ne la leur refuse pas, non ! Mais elle ne la leur accorde qu'après un séjour de trois mois. En arrivant, l'esclave doit aller se faire inscrire et indiquer sa reiraite. Si trois mois après son maître n'est pas venu le réclamer, il peut aller demander un acte de libération qu'on lui donne. Mais si le maître vient (le plus souvent il est à Saint- Louis presque aussitôt que son esclave;, il n'a lui aussi qu'à se rendre dans les bureaux de l'administration où il est sûr de recevoir l'autorisation d'emmener son bien. Remarquez que l'esclave ne peut se dérober puisqu'il a dû déclarer son nom et sou domicile. S'il ne faisait pas cette déclaration, comment pourrait-il prouver plus tard qu'il a passé trois mois à Saint-Louis?
Ainsi le possesseur d'esclaves est toujours sur d'obtenir la misérable créature qui est venue nous demander aide et protection. Le gouverneur donne un ordre au commissaire de police, et tout est dit. Je vous envoie deux de ces ordres qui m'ont été remis par un commissaire de police, aujourd'hui décédé (1).
Les esclaves que rend l'administration sont toujours maltraités. Il y a quelques années, l'un d'entre eux fut frappé de cent cinquante coups de corde; son dos n'était qu'une plaie sur lequel on mit du sel; deux jours après il était mort. Les malheureux savent ce qui les attend quand leur propriétaire les aura en son pouvoir; aussi se passe- t-il des scènes déchirantes et lugubres pendant que les agents de police les con-
(1) On a lu l'un de ces ordres plus haut (page 10).
duisent à leur maître. En 1876, une femme réfugiée à Saint- Louis et réclamée est saisie par la polica; pendant qu'on l'entraîne, elle pousse des cris à fendre l'âme. Arrivée sur le pont Faidherbe, elle se jette à l'eau, préférant la mort à la servitude. Elle est sauvée par un noir et remise à son maître qui l'attache sur un chameau et l'emmène. J'ai été témoin de celte scène que je n'oublierai jamais.
En 1877, une jeune fille vient se réfugier chez l'un de nos convertis dont nous avions racheté la femme, esclave à Gandiole; cette jeune fille est reprise par son maître qui veut en faire sa femme (?); elle résiste et est frappée. Pendant la nuit, elle réussit de nouveau à s'échapper et se retire chez notre ami. M.Taylor va la chercher, lui donne des habits de sa femme, la prend à son bras et l'amène. On l'a prise pour Mme Taylor. Après l'avoir cachée trois mois, nous avons obtenu son acte de libération. Elle est aujourd'hui la compagne de l'un de nos convertis que nous avions fait libérer quelque temps auparavant.
En 1871, une esclave de Gandiole s'enfuit avec son enfant âgé de de'ix ans et se réfugie à Gorée où je me trouvais en ce moment. Son maître vient l'y chercher; le procureur de la République défend au commissaire de police de la livrer. Un ordre du commandant supérieur du 2rae arrondissement oblige le procureur à livrer cette femme qui est embarquée dans un canot et conduite à Dakar où son maître la prend. La malheureuse pleurait et chantait sur un ton plaiutif : « Je vais à la mort. » Elle disait vrai. A peine sortie de la ville, son maître la tue d'un coup de fusil et emporte l'enfant. Le meurtrier n'a pas été poursuivi.
Avais-je tort de dire que de pareils faits peuvent se passer de tout commentaire ?
Veuillez, etc.
F. Villéger.