CHAPITRE XXVI. tël
du pays que dans la manière < l< in t nous étions traités. D'abord, nous trouvâmes, mes compagnons et moi, qui avions été habituas à recevoir journellement une petite quantité de \ iande,
notre lioniinv. non assaisonné, moins bon et moins nourrissant que nous pouvions raisonnablement le désirer. Etrangers el nouveaux venus, nous étions ignorants des usages du pays, et ne connaissions nullement les moyens qu'emploient les es tîlaves pour augmenter leur insuffisante pitance. Notre seule ressource était donc de l'aire appel à la générosité de notre maître.
Il arriva qu'une quinzaine de jours après noire installation le général Carter, accompagné de quelques amis, lit une course rapide de Charlestown à Loosahachee pour examiner ses moissons. Nous voulûmes profiter de cette occasion pour obtenir une meilleure nourriture, décidés pourtant à ne pas demander trop, de crainte d'être refusés. Après mûre délibération et résolus à être aussi peu exigeants que possible, nous nous décidâmes à demander que Ton nous accordât un peu de sel pour ajouter à notre pitance. — C'était un luxe auquel on nous avait accoutumés — à Loosahachee on ne nous donnait qu'un picotin de blé par semaine. — Mes compagnons me prièrent de prendre sur moi la tâche de parler à notre maître au nom de tous : je le leur promis.
Lorsque le général et ses amis se furent approchés, je m'avançai. Il me demanda pourquoi j'abandonnais ainsi mon ouvrage et ce que je voulais. Je lui répondis que j'étais un des esclaves qu'il venait d'acheter; que quelques-uns d'entre nous étaient nés et avaient été élevés dans la Virginie, les autres dans la Caroline du Nord; que nous n'avions pas l'habitude d'être nourris d'homim seul, et que nous implorions de lui la grâce de nous l'aire donner un peu de sel.
Il me sembla très-surpris de l'audace de ma demande et s'enquit de mon nom.
— Archy Moore, répondisse.
— Arrh\ Moore, s'écria-t-il avec ironie, veuillez me dire
depuis quand vous avez l'habitude, vous autres, d'avoir deux noms. Vous êtes le premier drôle que j'aie jamais vu se rendre coupable d'une pareille impertinence; oui, vous êtes diablement insolent. Je le vois dans vos yeux, et je vous prie, la première fois que j'aurai L'honneur de vous parler, de vous contenter du nom d'Archj seul.
J'avais pris un second nom en quittant Spring-Meadow ; ce qui a souvent lieu en Virginie et ce qui est regardé comme très-innocent. Mais les planteurs de la Caroline du Sud, qui, de tous les Américains, semblent avoir porte le plus loin la théorie et la pratique de l'esclavage, sont envieux de tout ce qui pourrait élever leurs esclaves au-dessus de leurs chevaux et de leurs chiens.
Les paroles et les manières de mon maître étaient très-irritantes; mais je ne me tins pas pour battu, et j'essayai de renouveler ma demande en me servant des expressions les plus*respectueuses.
— Vous êtes un tas de drôles diablement exigeants, et jamais satisfaits, répondit-il. Comment, coquins, nesavez-vous pas que ce que je vous donne nie ruine déjà? c'est tout ce que je puis faire que de vous acheter du blé. — Si \ous vouiez du sel en outre, il y a assez d'eau de mer à cinq milles d'ici. Personne ne vous empêche d'en faire.
En disant ces mots, le général et ses compagnons tourné rent leurs chevaux et partirent en riant aux éclats de cette plaisanterie.
CHAPITHC XXVII
Au nombre des nouveaux esclaves du général Carter était un nommé Thomas, avec lequel je m'étais lié chez M Carieton. Il était de pur sang africain, avait de beaux traits, de la fore»; musculaire, et offrait un ensemble remarquable sous bien
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des rapports. Doué, en outre, d'une grande force morale il savait endurer avec patience I1 ?s plus grandes fatigues et les plus cruelles privations. Quoique ses passions fassenl des plus violentes, il avait pris (chose rare parmi les esclaves) l'habitude de les dompter, et, dans ses paroles et dans ses actions, il se mollirait doux comme un agneau. Le l'ait est que tout jeune, il avait été instruit par <lcs méthodistes de son voisinage, dont les leçons lui avaient laissé une impression si profonde, qu'on aurait «lit qu'ils étaient parvenus à déraciner en quelque sorte de son cœur les sentiments les plus forts de la nature.
Ses maîtres en religion avaient fait entrer dans son âme fière et énergique cette foi à l'obéissance passive et cette patience à toute épreuve qui; inspirées par le sentiment religieux, l'ont plus que le fouet et les fers pour dompter les pauvres escl;i\ es. On lui avait enseigné que Dieu exigeait qu'il obéît à son maître, qu'il lût content de son sort, que, quelles que fussent les cruautés d'un insolent despotisme à son égard, il était de son devoir de s'y soumettre en silence et humilité. Lorsque son maître l'avait frappé sur une joue, on lui avait dit de tendre l'autre joue, et, ehez Thomas, ce n'était pas des paroles oubliées aussitôt que dites. — Non, jamais je n'ai rencontré un homme chez lequel la foi eût autant de puissance sur la passion.
La nature l'avait sans doute formé pour être un de ces esprits élevés, qui sont la terreur des tyrans et les champions de la liberté; — mais les méthodistes en avaient fait un esclave humble, obéissant et passif, qui regardait comme son premier devoir d'être fidèle à son maître. Jamais il ne buvait une goutte de whisky, jamais il ne volait, et il aurait mieux aimé être fouetté que de dire un mensonge. Ces qualités, si rares dans un esclave, unies à une grande activité, lui avaient gagné la bienveillance du contre-maître de M. Garleton. Il le traitait comme un domestique de confiance, lui confiait les clefs et le chargeait de distribuer la ration. Thomas remplissait ce devoir si scrupuleusement . que même l'humeur
18i L'ESCLAVE BLANC.
capricieuse du contre-maître ne trouvait rien à redire. — Pendant dix ans qu'il avait passés à Carleton-Hall, il n'avait jamais été fouetté. Et non-seulement il était aimé de l'intendant, mais, ce qui est plus extraordinaire encore, ses compagnons d'esclavage lui voulaient du bien. Jamais, je crois, il n'exista un homme d'un cœur aussi dévoué, d'un caractère aussi facile. Quand il s'agissait de rendre service a un de ses camarades malheureux, il était prêt à tous les sacrifices. Il partageait sa nourriture avec ceux qui avaient faim, il travaillait pour ceux qui étaient faibles. En outre il était le guide spirituel de la plantation et prêchait et priait aussi bien que son maître. Je n'avais aucune sympathie pour son enthousiasme religieux, mais je l'aimais et je l'admirais.
Thomas était marié à une fille nommée Anne, qui était jolie, spirituelle et d'un excellent caractère. Il l'aimait tendrement: aussi était-il bien heureux qu'on ne l'en eût pas séparé lors de son départ de Carleton-Hall, et il en remerciait la Providence comme d'un bienfait tout particulier. Jamais on ne vit un homme plus heureux et plus reconnaissant que Thomas lorsqu'il apprit que sa femme avait été achetée par le général Carter en même temps que lui. Aussi transporta-t-il avec joie sur son nouveau maître tout son zèle et tout son dévouement. Tandis qu'à notre arrivée à Loosahachee mes autres compagnons et moi n'avions fait que nous lamenter de notre rude tâche et de l'exiguïté de notre nourriture, Thomas ne s'était jamais plaint et avait travaillé ayee tant de vigueur et d'activité, qu'il passa bientôt pour un des meilleurs ouvriers de l'établissement.
Il avait un enfant de quelques semaines que, selon les usages de la Caroline, on apportait à sa mère pour qu'elle l'allaitât pendant le travail des champs; — car les planteurs de la Caroline, si prodigues en toute chose, sont plus qu'économes lorsqu'il s'agit de leurs esclaves. — Par une soirée brûlante, Anne, assise sous un arbre, prit son enfant des mains d'une très- petite fille, qui en avait la garde pendant le jour; elle ve-