CHAPITRE XXIX
Il s'était opéré un grand changement dans Thomas depuis la mort de sa femme. Il avait perdu sa bonne humeur et sa bienveillance, et était devenu triste et morose. Au zèle et à l'activité qui l'avaient distingué dans les champs, avait succédé le dégoût du travail. 11 se négligeait autant que cela lui était possible; et, s'il avait été sous les ordres d'un autre piqueur, sa paresse et sa nonchalance lui eussent sans doute attiré iU'> malheurs; mais je l'aimais, j'en avais pitié, et je le ménageais de mon mieux.
L'injustice dont il avait été la victime à Loosahachee semblait avoir changé entièrement tons ses principes. Il n'aimait pas à parler sur ce sujet, et j'évitai de l'en entretenu': mais j'avais de bonnes raisons pour croire qu'il avait abandonné les croyances religieuses qu'on lui avait inspirées, et qui, pendant longtemps, avaient exercé sur lui une si forte influence. Il s'était mis de nouveau à pratiquer certains rites étranges
que lui avait enseignés sa mère. Elle aussi avait été volée sur la cote d'Afrique, et avait conservé, à ce qu'il m'a dit, toutes les superstitions de son pays natal. Parfois il loi arrivait de dire, avec une incohérence sauvage, que l'esprit de sa femme se montrait à lui ; il parlait de certaine promesse qu'il avait faite à l'apparition, et je fus porté à croire qu'il avait eu Ar> accès de folie.
En tout cas, il était Lien changé, sous beaucoup de rapports. Il avait cessé d'être l'humble et obéissant esclave conteni de son lot, plein de zèle et de dévouement. Au lieu de veiller aux intérêts de son maître, il semblait s'étudiera faire le plus de mal possible. 11 y avait sur la plantation deux ou trois esprits inquiets, artificieux et hardis, dont il s'était tenu éloigné jusqu'alors; maintenant il rechercha leur société et ne tarda pas à obtenir leur confiance. Ils le trouvèrent audacieux et prudent, et, qui plus est, fidèle et magnanime. Aussi ils reconnurent bientôt sa supériorité d'intelligence, et l'acceptèrent pour chef. Ils se recrutèrent de quelques autres dont le seul motif était le désir du butin, et ils étendirent leurs déprédations sur toute la plantation.
Dans ce nouveau rôle. Thomas continua de donner la preuve qu'il n'était point un homme ordinaire. Il conduisait ses entreprises avec une singulière adresse; et, lorsque tous les autres stratagèmes qu'il employait pour empêcher ses compagnons d'être découverts avaient échoué, il avait encore une ressource qui montrait la noblesse de sa nature. Telle i-lait la fermeté inébranlable de son âme et la maie vigueur de sa constitution, qu'il faisait ce que peu d'hommes pouvaient faire : il était capable de braver même le supplice du fouet, supplice qui, je l'ai déjà dit, n'est pas moins terrible que la torture elle-même. Lorsque toute autre ressource lui manquait, il était prêt à garantir ses compagnons par un aveu volontaire, et à attirer sur lui un châtiment qu'il savait quelques-uns d'entre eux trop faibles de corps et d'esprit pour supporter. Une magnanimité pareille est estimée le comble