CHAPITRE XXIX
de la vertu, même dans un homme libre; — comment donc l'admirer suffisamment dans un esclave!
Grâce à Dieu, la tyrannie n'est pas toute-puissante !
Elle a beau opprimer ses victimes, les fouler aux pieds, les abrutir par tous les moyens possibles, elle ne peut entièrement éteindre en elles l'esprit viril. Il \ brille, il \ brûle secrètement; tôt ou lard il jettera des flammes qu'on ne pourra éteindre et qu'on ne peut comprimer.
Tant que j'eus la confiance de M. .Martin, je fus à même de rendre à Thomas des services essentielsen l'informant dessoupçons, des plans et des stratagèmes du contre-maître. Mais je n'eus pas longtemps sa confiance; non pas que M. Martin se méfiât de moi, — car il était très-aisé de jeter de la poudre aux yeux d'un homme si stupide; — mais parce que je n'étais pas à la hauteur de ses idées sur les devoirs d'un piqueur. La saison était malsaine ; et comme les ouvriers qui composaient nia troupe étaient d'une contrée plus septentrionale, et non encore acclimatés à l'atmosphère pestilentielle d'une plantation de riz. ils étaient très-souffrants, et souvent plu sieurs d'entre eux étaient hors d'état de travailler. Je l'avais expliqué à M. Martin, et il avait paru satisfait de l'explication; mais, un jour, ('tant ailé à cheval dans un champ.de fort mauvaise humeur et un peu excité, je crois, par la hoisson. il entra dans une rage effroyable envoyant que plus de la moitié de ma troupe était absente, et que plus de la moitié' de la hesogne n'était pas faite.
Il en demanda la raison.
Je lui dis que les travailleurs étaient malades.
11 répondit, en jurant, qu'il s'agissait hien d'être malade! Il était las d'entendre parler de maladie; il savait hien que c'était un prétexte, et il était déterminé à ne plus se laisser attraper.
— Si on se plaint encore d'être malade. Arch\. me dit-il, vous n'avez qu'à fouetter les drôles, et i\ les mettre ;'i l'ou-
\ rage.
— Mais, repartis-je, s'ils sont réellement malades?
— Malados ou non, je vous le répète. S'ils ne sont pas malades, le fouet est tout ce qu'ils méritent; s'ils le sont, rien n'est si propre à leur faire du bien que de leur tirer un peu de sang.
— En ce ras, dis-je, vous feriez mieux de nommer un autre piqueur; je ne serais pas très-propre à fouetter des malades.
— Tenez votre langue, insolente canaille. Qui vous a permis de me conseiller ou de discuter mes ordres? Donnez-moi votre fouet, drôle que vous êtes!
J'obéis; et M. Martin m'administra une correction pareille à celle qu'il m'avait donnée la première fois qu'il m'avait mis le fouet à la main. Ainsi finit mon rôle de piqueur, et, quoique je perdisse ma double ration et que je fusse obligé de retourner aux champs, faire ma tàcbe comme les autres, je ne peux pas dire que je le regrettai beaucoup. C'était un métier pitoyable, qui ne peut convenir qu'à un gredin.
Je me liai alors plus étroitement avec le parti de Thomas, et me joignis, corps et àme, à toutes leurs entreprises. Nos déprédations devinrent, à la fin, si considérables, que M. Martin fut obligé d'établir une garde régulière, composée de ses piqueurs et de quelques-uns de leurs subordonnés, qui rôdaient toute la nuit sur la plantation, et rendaient l'approche des champs fort dangereuse. Cette mesure fut hâtée par un incident qui arriva sur la plantation et qui donna lieu à une enquête très-rigoureuse, mais sans résultat positif. En une seule et même nuit, le feu prit à la magnifique résidence du général Carter et à ses coûteux moulins à riz, et, malgré tous les efforts, ils furent entièrement consumés. Plusieurs des esclaves, et Thomas entre autres, furent mis à une sorte de torture pour leur faire avouer leur participation à cet incendie. Cette cruauté ne servit à rien; ils nièrent tous avec énergie. J'étais, comme je l'ai dit, fort avancé dans la confiance de Thomas, cependant il ne m'avait pas dit un mot de ce feu: