CHAPITRE XXIX
comme c'était un de ces hommes qui savent garder* leurs secrets, je l'ai toujours soupçonné d'en savoir là-dessus plus qu il ne voulait en divulguer.
En tout cas, c'étail évidemment un sentiment plus fort «] u«* le pur amour du butin qui poussait Thomas. Depuis la mort de sa femme, il buvait parfois à l'excès; mais c'était rare, et personne, en général, n'était plus sobre et moins difficile, autrefois il était très-soigné dans s,a mise; maintenant il s'habillait très-négligemment. Il n'aimait pas la société; excepté avec moi, il n'avait guère de relations, et ce n'était même pas toujours qu'il paraissait désirer ma compagnie. Thomas no sa va il guère que faire de sa part de butin, et, en effet, il la distribuait communément à ses compagnons.
A la première proposition qui en fut faite, il eut l'air de ne pas se soucier d'étendre nos déprédations au delà de Loosahachee. Mais on ne pouvait plus les continuer sans danger, et, comme ses compagnons avaient trop pris goût au pillage pour l'abandonner, Thomas finit par étaler à leurs pressantes sollicitations', et nous conduisit pendant plusieurs nuits sur les plantations voisines. Nous poussâmes les eboses si loin, que nous éveillâmes l'attention des contre-maîtres dont nous envahissions les domaines. D'abord, ils soupçonnèrent leurs propres esclaves, et ils exercèrent des rigueurs sans nombre. Mais, en dépit de toutes leurs cruautés, les déprédations continuèrent ; et telle était l'adresse singulière de Thomas à varier le lieu et la nature de nos visites, que nous échappâmes longtemps à tous les pièges et à toutes les embûches qu'on nous tendait.
Une nuit, que nous étions dans un champ de riz et que nous avions presque rempli nos sacs, l'oreille vigilante de Thomas l'avertit que quelqu'un approchait avec précaution. Il supposa que ce devait être la patrouille, qui, depuis peu, au lieu de tuer le temps avec un violon et une bouteille de whisky, était devenue plus active, et remplissait quelquesuns de ses devoirs. Sous cette impression, il nous donna le signal de nous retirer tranquillement et dans un certain ordre
qu'il avait réglé à l'avance. Le champ était horde, d'un côté, par une large et profonde rivière, contre laquelle il était protégé par une digue élevée. Nous étions arrivés près de l'eau, et notre canot était sur la rivière, abrité sous dos buissons et desarbustes <pii croissaient sur la digue. Nous la franchîmes l'un après l'autre avec circonspection, ayant bien soin de nous tenir à l'ombre des buissons, et nous étions déjà tous dans 1q bateau, à l'exception de Thomas. Nous attendions notre chef, qui, connue de coutume, formait l' arrière-garde, quand nous entendîmes des cris qui semblaient indiquer qu'il était découvert, sinon pris. Deux décharges, faites coup sur coup, augmentèrent notre effroi. Nous nous bâtâmes d'éloigner le bateau de la rive; et, le poussant dans le courant de la marée qui montait, nous fumes emportés rapidement et sans bruit de l'endroit où nous étions embarqués. Les cris continuaient toujours, mais de plus en plus faibles, et semblaient partir de la rivière. Nous primes alors nos pagayes, et, déployant toutes nos forces, nous atteignîmes bientôt une petite baie qui nous servait à abriter notre bateau. Nous le tirâmes sur le rivage, et le cachâmes soigneusement dans les hautes herbes. Puis, emportant nos sacs de riz et laissant nos souliers dans le canot, nous courûmes vers Loosahachee, qui? nous atteignîmes sans autre aventure.
J'étais fort inquiet de Thomas ; mais, à peine m'étais-je jeté sur mon lit, que j'entendis frapper doucement à la porte de ma case : c'était sa manière de frapper. Je m'élançai hors de mon lit et le fis entrer. Il était tout essoufflé et couvert de boue. Il me dit qu'au moment où il allait gravir l'endiguoment. il regarda derrière lui et vit deux hommes qui approchaient rapidement; ils paraissaient l'avoir vu au même instant, et lui crièrent de s'arrêter. S'il avait essayé de gagner le bateau, il les aurait attirés de ce coté, et peut-être nous aillait fait découvrir tous. Dès qu'ils l'eurent appelé, il laissa tomber son sac de riz, et, se baissant le plus qu'il put, il courut rapidement à travers le riz dans une direction opposée à