CHAPITRE Wl.v
celle d"1 la rivière. Les gens qui le poursuivaient poussèrent mi grand cri et tirèrent sur lui. mais sans effet. Il franchit plusieurs Fossés et se dirigea vers les hautes terres, attirant la patrouille de ce côté. Elle le suivait de près; mais. comme il était Fort agile »'t bien au fait de la localité, il réussit à s'échapper des fossés et <lrs endiguements du champ d<riz. gagna les hautes terres et prit l;i direction de Loosahachee. Cependant, quoique distancés, ses ennemis étaient toujours sur sa trace, et il s'attendait à 1rs voir arriver dans peu.
Tout en racontant ses aventures, Thomas s'était dépouille de ses vêtements mouillés et lavait la boue dont ils étaient couverts. Je lui donnai des habits secs, qu'il emporta dans sa. case, qui était tout à côté de la mienne: je courus aux cases de nos compagnons, et leur dis à quelle visite il fallait s'attendre. Les aboiements de tous les chiens delà plantation nous avertirent bientôt de l'arrivée de la patrouille; elle avait fait lever le contre-maître, et, torches en mains, elle se mit à fouiller toutes les cases du quartier. Mais nous étions avertis. On eut beaucoup de peine à nous tirer de notre profond sommeil, et nous parûmes fort ('tonnés d'être dérangés à pareille heure.
La perquisition fut inutile: mais, comme la patrouille était certaine d'avoir suivi la trace du fugitif jusqu'à Loosahachee. \e contre-maître de la plantation que nous avions pillée vint le lendemain matin pour chercher et punir le coupable. 11 était accompagné de plusieurs autres hommes qui étaient, à ce qu'il parait, des propriétaires de biens-fonds du district, choisis avec les formes, ou plutôt avec la négligence de toutes les formes que prescrivent en pareil cas les lois de la Caroline. Cinq de ces propriétaires de la Caroline, pris au hasard, constituent une cour à laquelle, dans la plupart des autres pays, on ne confierait pas la décision d'affaires entraînant une perte de plus de quarante shillings. Mais, dans celte partie du inonde. non-seulement ils onl le pouvoir déjuger toutes les ac< usations portées contre les esclaves et de rendre des arrêts de mort, mais. ce que les habitants de la Caroline regardent assurément comme
bien plus grave, ils ont le droit de Caire supporter au trésor de l'Etat le prix d'estimation du condamné. Grâce à cette lui, <|ui veut qu'on rembourse aux maîtres une partie de la valeur
des esclaves condamnes, valeur qu'ils se font payer généralement tout entière à l'aide d'estimations exagérées, ces pauvres malheureux sont privés de la protection qu'ils trouveraient contre une injuste sentence dans l'intérêt pécuniaire de leurs maîtres, et les laisse complètement à la merci des préjugés, de l'insouciance et de la stupidité de leurs juges. Mais pourquoi attendre aucune espèce d'équité ou de bonne foi dans l'exécution de lois qui sont elles-mêmes fondées sur la plus grossière injustice? Il faut avouer qu'en ceci les Américains sont admirablement conséquents.
Une table fut dressée devant la porte du contre-maître; on y mit des verres et une bouteille de whisky, et la cour entra en séance. Nous fûmes tous amenés et interrogés l'un après l'autre; les seuls témoins étaient les hommes, de la patrouille qui avait poursuivi Thomas, et la cour leur ordonna de désigner les prévenus. La chose était assez difficile : nous étions de soixante à soixante-dix, la nuit avait été nuageuse et sans lune, et la patrouille avait à peine entrevu celui qu'elle poursuivait. La cour paraissait contrariée de cette hésitation, qui. pourtant, n'avait peut-être rien de déraisonnable, puisque les témoins ne parvenaient pas à s'entendre sur l'identité des individus. Le premier déclarait que c'était un homme fort et bien bâti, le second l'avait vu très-mince.
Pendant ce temps, la première bouteille de whisky avait été vidée,- et il en fut mis une seconde sur la table. La cour dit alors aux témoins que cela ne faisait pas l'affaire, qu'ils n'approchaient pas du but, et que, s'ils allaient de ce train-là, le coupable s'échapperait bel et bien. Au même instant arriva le contre-maître de la plantation pillée, et, dès qu'il eut mis pied à terre, il vint au secours des témoins. Il dit que, pendant que la cour s'organisait, il avait profité de l'occasion pour aller examiner le champ de riz où l'on avait débusqué le drôle ; il