CHAPITRE XXX
nouvel incident qui nous détermina à chercher notre salut dans la fuite. Quelques personnes, en longeant le bord de la rivière, avaient découvert notre canot, que, dans la précipitation de notre retraite, nous n'avions pas caché avec assez de soin. Il contenait mm-seulement nos sacs de riz. — car nous n'avions pas encore eu le courage de les aller chercher, — mais nos souliers, qui répondaient si parfaitement à la mesure produite devant la cour. C'était une preuve évidente qu'un grand nombre de gens avaient trempé dans le complot de la déprédation, et, connue l'un d'eux avait été suivi jusqu'à Loosahachee, il était logique de chercher les autres sur la même plantation. Heureusement je fus promptement prévenu île cette découverte par une dos domestiques du contre-maître avec <|ui. par politique, j'avais entretenu des relations assez intimes. Un homme était arrivé chez lui, son cheval couvert d'écume, et, d'un air de grande hâte et d'impatience, il avait demandée le voir. Lorsque celui-ci était entré. l'étranger avait exprimé le désir de lui parler seul, et M. Martin l'avait emmené dans une autre chambre, dans laquelle ils -étaient enfermés. La fille qui me servait d'espion était adroite ei intelligente, sous une apparence de grande simplicité', et elle fut poussée à écouter cette conversation secrète autant par sa curiosité que par le soupçon qu'il pouvait y avoir là quelque chose de nature à m'intéresser. Elle trouva moyen de se cacher dans un cabinet qui n'était séparé que par une mince cloison de la pièce où se faisait la confidence, et, avantentendu l'histoire dont j'ai donné la substance, et appris, de plus, que la cour devait tenir une nouvelle session à Loosahachee le lendemain, — elle accourut m'avertir.
Je prévins, à mon tour, Thomas. Nous tombâmes d'accord sur-le-champ qu'il fallait fuir, et nous communiquâmes aussitôt notre intention et nos motifs au reste de nos confédérés. Us ne demandaient qu'à nous accompagner, et nous résolûmes tons de partir dans la nuit.
Dès que vint le soir, nous nous échappâmes de la planta-
tion, et gagnâmes les bois. Prévoyant qu'on nous chercherait avec diligence, nous jugeâmes qu'il valait mieux nous séparer. Thomas et moi, nous résolûmes de rester ensemble ; les autres se dispersèrent dans diverses directions. Tant que dura l'obscurité, nous marchâmes aussi vite que possible. Quand le matin commença à paraître, nous nous enfonçâmes dans un bois marécageux, et, ayant cassé quelques branchages et do jeunes arbres, nous en fîmes un lit aussi sec que nous pûmes, et nous nous couchâmes. Nous étions fatigués de notre longue et rapide course, et nous dormîmes profondément. Il était midi passé quand nous nous éveillâmes. Nous avions bon appétit, mais pas de provisions. Comme nous réfléchissions au meilleur parti à prendre, nous entendîmes dans le lointain l'aboiement d'un chien. Thomas écouta un moment, puis s'écria qu'il reconnaissait ce cri. C'était celui d'un fameux chien, croisé de celui que M. Martin avait longtemps dressé, et dont il vantait avec tant d'orgueil les prouesses à la poursuite des évadés. L'endroit où nous nous trouvions était un marais où il était difficile de se mouvoir et malaisé de se tenir debout. Le traverser était impossible, et nous résolûmes d'en gagner la lisière, où le terrain était plus ferme, la végétation plus clairsemée et de continuer à fuir. C'est ce que nous fîmes; mais le chien gagnait beaucoup d'avance sur nous, et ses aboiements se rapprochaient de plus en plus. Thomas tira un fort couteau, bien affilé, qu'il portait dans sa poebe. Nous étions juste au bord où le terrain sec descendait dans le marais, et, regardant derrière nous, à travers les éclaircies du bois, nous pouvions voir le chien qui arrivait le nez contre terre et poussant, par intervalles, un cri sourd et féroce. Plus loin, mais aussi bien en. vue, était un homme à cheval que nous reconnûmes pour M. Martin lui-même.
Le chien était évidemment sur nos traces, et, les suivant jusqu'à l'endroit où nous étions entrés dans le marais, il disparut à nos yeux; mais nous entendions toujours ses cris, de plus en plus bruyants, et maintenant presque continuels: