CHAPITRE XXX
Le soleil se couchait. Le court crépuscule qui suit un coucher de soleil ilans la Caroline fut bientôl remplacé par l'obscurité d'une nuit nuageuse el sans lune, et nous n\ i< »ns peu d'appréhension d'être inquiétés dans notre refuge. Je regardai Thomas, comme pour lui demander ce que nous avions à faire. Il me tira à part, après avoir examiné les liens de notre prisonnier, qu'il avait attaché à un arbre à l'aide de cordes trou-
> - dans sa poche, et qui. sans aucun doute, avaient une tout
autre destination.
Thomas s'arrêta un instant, comme pour recueillir ses pensées; puis, indiquant M. Martin :
— Areliv. dit-il, cet homme mourra ce soir.
Il y avait dans sa voix une énergie sauvageet en même temps une froideur calme. Je tressaillis, et ne répondis d'abord rien ; je voyais sur le visage de Thomas une joie farouche et une fermeté de décision inébranlable. Ses yeux jetaient (\i'> flammes, tandis qu'il répétait à voix basse et d'un ton calme qui contrastait singulièrement avec ses paroles :
- Je \oiis dis. Archy, que cet homme mourra ce soir. Elle Toi donne: je l'ai promis, et l'instant est venu.
— Qui est-ce qui l'ordonne? m'informai-je vivement.
— Vous me demandez qui? Archv, cet homme est l'assassin de ma femme!
Quoique Thomas et moi nous eussions vécu dans une grande intimité, c'était peut-être la première fois depuis la mort de -a femme qu'il m'en pariait en termes aussi explicites. Il avait bien fait de temps en temps quelques allusion» à elle, et je me rappelais que plusieurs fois auparavant il lui était échappé des paroles étranges et incohérentes sur i\c> relations qu'il continuait d'entretenir avec elle.
Le nom de sa femme lui lit venir des larmes aux yeux ; mais il les essuya promptement de la main. et. reprenant son air de froide résolution, il répéta de nouveau :
— Archv, cet homme mourra re soir.
Quand je repassai dan- mon esprit toutes les circonstances
de la mort de sa femme, je ne pus m'empêcher de reconnaître < I m o M. Martin l'avait assassinée. Thomas avait eu mes sympathies, et il les avait encore. 11 avait le meurtrier en son pouvoir; il se croyait appelé à faire justice de lui, et j'étais forcé de convenir qu'il était dans son droit.
Cependant, j'éprouvais une horreur instinctive à l'idée de verser du sang; et peut-être aussi se glissait-il dans mon cœur quelque reste de cette timidité servile qu'avait secouée l'esprit plus audacieux de Thomas. Je tombai d'accord avec lui que le contre-maître avait mérité de perdre la vie; mais je lui rappelai que M. Martin avait promis, si nous le ramenions chez lui sain et sauf, de nous obtenir notre pardon et de nous garantir de tout châtiment.
Un sourire de mépris releva la lèvre de mon camarade tandis que je parlais.
— Oui, Archy, répondit-il, notre pardon... et cent coups de fouet, et la corde le lendemain, peut-être ! Non ! je ne veux point d'un tel pardon; je ne veux pas des pardons qu'ils accordent! Il y a trop longtemps que je suis esclave; maintenant, je suis libre, et, lorsqu'ils me prendront, je leur permets de me prendre aussi la vie ! D'ailleurs, nous ne pouvons nous fier à lui ; nous le voudrions, que nous ne le pourrions pas, vous le savez bien. Ils ne se croient obligés de tenir aucune des promesses qu'ils nous font ; ils promettront tout ce qu'on voudra pour nous avoir en leur puissance, et, alors, leurs promesses ne valent pas un fétu de paille. Mes promesses, à moi, ne sont pas comme les leurs, et ne vous ai-je pas dit celle que j'ai faite? Oui, je l'ai juré, et je vous dis une dernière fois que cet homme mourra ce soir !
Il n'y avait pas à résister ; je lui dis de faire à sa guise. Il chargea le fusil qu'il avait pris à M. Martin et qu'il avait encore à la main, puis il revint au contre-maître, qui était assis au pied de l'arbre auquel nous l'avions attaché. Il leva les yeux avec anxiété à notre approche, et demanda si nous étions décidés ;'i rentrer.