CHAPITRE XXXII
Vers la fin de l'hiver, les troupeaux qui avaient coutume de fréquenter notre voisinage étaient fort éclaircis, et le pâturage était devenu si maigre et si desséché, que le peu de bétail qui restait n'était guère plus que des squelettes ambulants, et ne valait presque pas la peine d'être tué.
De plus, les surveillants des plantations avoisinantes commençaient à s'apercevoir qu'ils étaient exposés à des déprédations passablement régulières et actives. Nous apprîmes, des esclaves avec lesquels nous trafiquions, qu'on parlait beaucoup de la rapide disparition du bétail, et qu'il se faisait de grands préparatifs pour donner la chasse aux pillards.
Dans le double but de faire avorter ces préparatifs, et de chercher de nouveaux troupeaux de bétail, il fut résolu que cinq d'entre nous feraient une excursion à une distance considérable, tandis que les deux autres resteraient au logis et s'y tiendraient coi.
Un de nous se chargea de nous conduire dans le voisinage d'une plantation située au delà du Santee, et sur laquelle il avait été élevé. Il connaissait parfaitement bien tout le pays. 11 s'y trouvait, dit- il, plusieurs bonnes cachettes où nous pourrions nous tenir pendant le jour, et les bois, qui étaient fort étendus, contenaient des bestiaux en abondance.
Nous partîmes sous sa conduite, et suivîmes plusieurs jours, ou plutôt plusieurs nuits, la direction du nord. Le cinquième ou sixième soir de notre voyage, nous nous mîmes en chemin peu après le coucher du soleil, et, ayant marché jusqu'à minuit passé à travers des collines sablonneuses et abruptes, notre guide nous annonça que nous touchions au but de notre expédition. Mais, comme la lune s'était couchée et que le ciel était nuageux et tout à fait sombre, il n'était pas très-sûr de l'endroit précis où nous nous trouvions ; et nous ferions mieux, dit-il, de camper où nous étions jusqu'au jour, et alors il nous mettrait dans une meilleure cachette.
Cet avis n'avait rien de déplaisant, car nous étions excédés de fatigue et de sommeil. Nous allumâmes du feu, nous fîmes cuire le reste des provisions que nous avions emportées, et, ayant mis un des nôtres en sentinelle, le reste se coucha et fut bientôt endormi.
Quant à moi, du moins, je dormais profondément et je rêvais à la pauvre Cassy et à notre petit enfant, lorsque mon rêve fut interrompu par ce qui me parut être une décharge d'armes à feu et un bruit de chevaux au galop. Je fus bien vite sur pied, sachant à peine si j'étais réveillé. Au même instant, mon regard tomba sur Thomas, qui avait dormi à côté de moi, et je vis que ses habits étaient tout tachés de sang. Il (Hait déjà levé, et, sans nous arrêter pour en voir ou en entendre davan-