CHAPITRE XXXVII. 2o
turc, et j'allai droit au tribunal où j'avais été conduit, avec, aussi peu de doute et d'hésitation que si le tout lût arrivé la veille. Il \ avait beaucoup de prisonniers à la barre; la salle était remplie de spectateurs, et l'affaire qui se jugeait était évidemment fort intéressante. Je compris bientôt que les prévenus étaient accusés d'avoir saccagé et pillé plusieurs maisons dont les habitants étaient suspects d'abolitionisme, et d'avoir, dans le même esprit, incendié une église africaine. Néanmoins, l'esprit de la cour semblait être tout à fait favorable aux prisonniers, et, autant que j'en pouvais juger par les journaux et par les conversations que j'entendais, l'opinion publique était aussi pour eux. L'idée dominante paraissait être que les personnes réellement coupables des émeutes étaient celles qui en avaient souffert, puisque c'étaient leurs opinions impopulaires qui avaient poussé la foule à saccager et à piller leurs maisons.
Ce que je vis à New-York et à Boston servit à me guérir d'une erreur passablement commune au sujet de l'Amérique. J'avais supposé que, dans les États libres, comme on les appelle, il y avait vraiment quelque liberté. Je savais bien, par ma propre expérience, que les réfugiés des États du Sud n'y trouvaient point d'asile, mais je m'étais imaginé que les natifs du pays jouissaient d'un certain degré de liberté. Je voyais à présent combien je m'étais mépris. Personne, à New-York ni à Boston, n'était libre, lorsque j'y étais, d'avoir, ou du moins d'exprimer publiquement, de l'aversion pour l'esclavage, ni de manifester le désir ou l'espoir de le voir promptement abolir, sous peine de soulever contre lui l'indignation publique* On devait s'estimer heureux si on s'en tirait sans insulte à sa personne et sans destruction de sa propriété. Les principaux hommes politiques, hommes de loi et négociants de ces villes qui encourageaient à ces violences, ne semblaient pas avoir moins peur du ressentiment (\<^ planteurs du Sud que leses^ claves mêmes qui cultivaient les plantations. Les esclaves étaient tenus en échec par le fouet et par la force; les boni-
mes libres du Nord, connue ils s'appellent, par leur propre pusillanimité et leur vil amour de l'argent. Dans le fait, je commençai à me demander si cet esclavage volontaire des soi-disant hommes libres, — volontaire de la part d'une majorité écrasante, en dépit des efforts d'une noble et vertueuse minorité — n'était point, à tous égards, plus déplorable que l'esclavage forcé des travailleurs du Sud. Jusqu'alors j'avais détesté un pays dont j'avais évité les prisons avec tant de difficulté, et qui continuait de retenir, si la mort ne les avait pas délivrés, les êtres les plus chers à mon cœur. A cette haine venait maintenant se joindre le mépris pour une population avilie, où il y avait plus d'esclaves volontaires que de forcés. De New-York je passai à Philadelphie, et de là à Washington. Cette ville s'était beaucoup agrandie depuis que, faisant partie d'une bande d'esclaves enchaînés, j'avais été logé dans la prison d'esclaves de MM. Savage, Brothers et Cie avant d'être embarqué pour le Sud. Dans chaque ville ou village sur ma route, j'entendis les mêmes imprécations contre les abolionistes, et le récit de nouvelles émeutes dont ils avaient été victimes, ou de nouvelles tentatives pour obtenir contre eux un surcroit légal de pénalité. Il semblait y avoir une conspiration générale contre la liberté de la parole et la liberté de la presse. — Un savant juge du Massaehussetts, après avoir dénoncé les abolitionistes comme incendiaires, proposa de les traduire en justice comme coupables de sédition, sinon de trahison. Le digne gouverneur de ce même État lit chorus avec le juge, et ajouta de nouvelles dénonciations de son cru. La seule personne un peu éminente de la Nouvelle-Angleterre qui, à ce que j'appris, osa tenir tète à la clameur populaire, ou risquer un mot d'apologie en faveur de ces infortunés aboutionistes, fut peut-être le docteur Channing, si connu par ses écrits partout où se lit la langue anglaise, mais dont ici le refus de devenir par son silence complice des violences commises autour de lui avait presque détruit, au moins pour le moment, son influence dans le pays.