‹ L'esclave blancChapitre 150 sur 207 · CHAPITRE XLl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLl

Peu de jours après mon arrivée à Carleton-Hall, j'allai visiter Poplar-Grove avec M. Mason, qui était devenu mon ami. Il n'y restait, du quartier des esclaves, qu'une petite ferme bâtie tout exprès par madame Montgomery pour Cassy et moi, et où était m'' notre enfant. L'arbre qu'elle avait planté en commémoration de cette heureuse époque y était encore, mais vieux, courbé et mourant. M. Mason ne pouvait certes pas deviner les sentiments dont, mon cœur était rempli en revoyant ces lieux. 0 mon Dieu! il me semblait que j'allais retrouver ma femme et mon enfant!

J'appris de M. Mason que les profits matériels et pécuniaires de son système de régie n'étaient pas moindres que les avantages moraux qu'il en retirait, car il avait en partie purgé l'hypothèque dont rétablissement était grevé, .le le félicitai d'avoir ninsi résolu le prohlème difficile de rendre la vie A^<.

HIIAPITRE M.!. -271

plantations tolérable, lanl pour le maître que pour l'esclave. Quoique satisfait de mon approbation, M. Mason nVn secoua pas moins la tête fil me disant :

— Certes, je suis heureux de vous entendre louer mes efforts pour améliorer la position dans laquelle m'a placé la Providence; mais, après tout, cet étal de choses est vraiment cruel, tant pour le maître que pour les esclaves et le pays tout entier.

— Si tous les maîtres étaient comme vous, repris-je, IVsclavage serait bien différent de ce qu'il est.

— Il n'existerait plus! me dit-il avec feu.

— Seriez-vous abolitioniste?

Cette question sembla Feffrayer, et il regarda autour de lui pour s'assurer que personne ne nous écoutait.

— Je ne le suis pas plus, me dit-il avec embarras, que Washington ou Patrick-Henry. Les efforts de l'individu ne peuvent malheureusement rien pour détruire cet odieux système; il faudrait pour cela une action publique: Et. certes, si i\r< demain en donnait la liberté à tous les esclaves à la fois, il en résulterait bien moins de mal qu'il n'en peut exister, tant pour les noirs que pour les blancs, dans dix années d'esclavage.

— Mais l'opinion générale, lui dis-je, est qu'il faut avant tout préparer les esclaves à une liberté dont ils abuseraient si on la leur accordait sans leur avoir donné préalablement une éducation propre à les rendre aptes à en jouir.

— C'est, pour le moment, répondit M. Mason. une question oiseuse, car les propriétaires sont loin de penser à émanciper ces malheureux. Quant à la préparation et à l'éducation, les maîtres, selon moi. en auraient plus besoin que les noirs. Ceux-ci \ sont tout préparés et jouiraient de la liberté mieux peut-être que les habitants libres de bien d'autres contrées. La difficulté qui existerait de l'aire travailler librement et à gages ces pauvres noirs s'est présentée également dans les tentatives qui ont été faites de faire cultiver nos plantations par des laboureurs venus d'Europe. 'Faut que nous au-

rons plus de terre que n'en peuvent défricher nos travailleurs nègres, ils préféreront sans doute, comme notre classe de blancs pauvres, se disperser dans le pays et établir, chacun pour son compte, une petite plantation. C'est arrivé à Haïti; la culture du sucre, qui exige de grands travaux en commun, a été abandonnée, tandis que celle du café, où chaque propriétaire peut travailler seul, est très-florissante.

— Mais ne pensez-vous pas, repris-je, que les esclaves, si on les émancipait, se livreraient à des excès terribles contre les blancs, qui ne risqueraient rien moins que d'être pillés ou assassinés?

— Ce sont des contes de bonnes femmes que nos planteurs ont intérêt à propager. Les sauvages, dont un grand nombre prisonniers de guerre, et amenés des côtes d'Afrique, quand ils s'insurgèrent, commencèrent naturellement par couper le cou de leurs maîtres, — et il est clair que, pour les réprimer, il fallait avoir recours à des moyens énergiques et parfois cruels; mais il y aune énorme différence entre ces sauvages et nos pauvres noirs, qui, s'ils étaient émancipés, ne penseraient, certes, ni à voler ni à tuer, comme on a intérêt à le faire croire, mais à gagner bonorablement leur existence par le travail ; et je crois franchement que nous autres blancs en viendrions très-facilement à bout sans les réduire à l'état de bétes de somme.

Les hommes libres de couleur, dans les États-Unis, appartiennent à une race pauvre et persécutée, et sont, surtout dans les Etats du Midi, dans une très-malheureuse condition. Et pourtant, parmi eux j'ai connu des individus vraiment remarquables. Si nous émancipions nos nègres, ils ne seraient ni plus mauvais ni plus malheureux que nos blancs pauvres. La liberté et le sentiment de la dignité humaine sont les seules causes de la différence entre ceux-ci et les esclaves. Il y ;i beaucoup de ces blancs dont la condition n'est guère meilleure que celle des noirs, et je crois vraiment que, parmi nos riches planteurs, il on aurait qui no demanderaient pas mieux que

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