CHAPITRE XLY
d'une stalurc athlétique, déjà vieux, porteur d'une barbe énorme et épaisse, et affaibli par ses blessures, apparemment, ;ni point de ne pouvoir se tenir <ln»it en selle qu'avec la plus grande difficulté. Cependant, maigre sa faiblesse et le malheur de sa situation actuelle, malgré les regards haineux et les injures que lui lançaient de temps en temps les hommes dans les mains desquels il venait de tomber, il conservait encore un certain air «le défi hautain, toute la physionomie d'un homme habitué (\*'t longtemps à la liberté.
Non loin de là, un autre captif s'avançait à pied, ayant passée au cou une corde dont le bout était fixé à la selle de l'un des blancs; il était d'un teint plus noir que le prisonnier à cheval, et était, comme ce dernier, tète et pieds nus. Ses \ètements étaient misérables; il ne paraissait [tas être blessé, mais ses reins meurtris et sanglants portaient la trace d'une récente flagellation, et son regard soumis, presque suppliant, rendait d'autant plus remarquable l'air sombre et fier de son compagnon à cheval.
Tout en cheminant à côté du maître (]r<~ chiens, qui fermait la marche de cette étrange cavalcade, je nrenquis de ce qui venait d'arriver. Les manières et le langage de ce cavalier montraient, en dépit de la rude société dont il faisait partie, un liomme civilisé qui ne manquait pas de culture. Il m'apprit qu'il était propriétaire d'une plantation voisine et revenait d'une grande chasse à esclaves, conjointement avec plusieurs de ses amis et voisins et quelques autres assistants de professions manuelles; le cadavre qu'ils rapportaient n'était autre, me dit-il. que celui de son propre intendant.
Cet homme, m'apprit-il aussi, était un Américain, homme fort déterminé, qui avait d'abord parcouru le pays comme colporteur, qui. ensuite, était devenu maître d'école, et enfin intendant. Cet intendant yankee étant renommé pour savoir tirer la quintessence même du travail t\c>~ esclaves, le propriétaire en question avait employé celui-ci à cause, me dit-il, de quelques dettes qu'il avait. Mais, dans son ambition de ne
pas démentir la réputation spéciale du pays dont il était originaire, M. Snapdragon, — tel était le nom de cet intendant, — avait un peu outré la dose. Le prix du coton ayant beaucoup haussé, le Yankee, dans l'espoir de faire une récolte extraordinaire, avait entrepris d'exploiter deux fois plus d'acres de terres que jamais, à nombre égal de bras, on n'avait essayé d'en mettre en culture sur cette même plantation. Ce n'est pas tout : le blé, dont la récolte avait été peu abondante la précédente année, manqua tout à coup celle-ci, et il fut nécessaire de mettre les esclaves à la demi-ration, tout en accroissant leur tache. Cependant, grâce à un usage très-libéral du fouet, procédé dont le Yankee était grand partisan, et dont il faisait ses délices, les choses avaient marché à peu près bien jusque vers la fin de la saison, à l'époque où trois semaines de travail assidu devaient décider si ce serait le coton ou les mauvaises herbes qui prendraient définitivement le dessus, C'était justement à ce moment critique où leurs services étaient le plus indispensables, que tous les meilleurs esclaves mâles de la plantation s'étaient indignement enfuis dans les bois quelques nuits auparavant, laissant l'intendant lutter comme il l'entendrait contre l'envahissement des mauvaises herbes avec \ei femmes, les enfants et les malades; et cela, ajouta mon cotnmunicatif planteur de l'air d'un homme qui ne doutait point d'évéïïler toutes mes sympathies, et cela au moment où le coton valait déjà seize sous la livre et promettait de monter encore avant que la récolte fût levée.
Depuis très-longtemps, me dit-il. vingt années au moins, sinon plus, rodait dans îe voisinage, au grand préjudice de toute la contrée, un nègre marron généralement désigné parmi le peuple sous le nom du Sauvage Tom. On croyait que ce nègre avait appartenu au vieux général Carter, riche planteur de Charlestown, qui avait dès longtemps offert une récompense de mille dollars à qui le lui ramènerait mort ou vif. Le reste ilf l'histoire était qu'il s'était enfui de Loosahachee, l'une des plantations de riz du général, située un peu plus au sud.