CHAPITRE \LV. m
\ous comment nous nous quittâmes, moi pour aller au nord,
el nous au sud ! Je suis Arch\ ! ne me reconnaissez-vous
pas '.'
Quel regard il fixa sur moi lorsque j'entrai en matière! Comme il me dévora des yeux taudis que je continuais! Moi aussi, j'étais bien changé, plus que lui; mais, avant que j'eusse lini. il m'avait déjà reconnu. Presque au môme moment, il détourna les yeux; l'éclair de joyeuse surprise qui avait brillé dans ses traits disparut pour faire place de nouveau à cet air de défi hautain dont il semblait dire à ses persécuteurs : ei Epuisez votre rage, je suis prêt! »
Je sentis dans le même instant une main rude se poser sur mon épaule, et une voix, que je reconnus pour être celle de l'homme qui, la minute d'avant, avait arraché la gourde d'eau des mains de Thomas, s'écria avec force jurons :
— A qui diable en avez-vous par ces familiarités intimes avec ce maudit assassin? Je vous le dis, étranger, vous ne partirez pas d'ici que l'on ne sache qui vous êtes !
Bu même temps, plusieurs hommes, s'élaneant sur Thomas, défirent les chaînes qui l'attachaient aux barreaux de la prison, et l'entraînèrent vers la porte de la taverne.
Le combat dont j'avais été témoin de loin avait eu lied entre les [dus furieux et les plus ivres de la bande, qui, hors d'eux-mêmes à la vue" du cadavre de l'intendant, voulaient juger et exécuter Thomas séance tenante, et ceux qui auraient désiré attendre l'arrivée du général Carter, prévenu par un message, de peur que, sans cela, et faute de bien constater l'identité» de la prise, le payement de la prime promise ne donnât lieu à quelques difficultés.
Le parti violent et ivrogne l'avait emporté. Lue cour composée de trois propriétaires s'était organisée sur le lieu même, et Thomas, toujours suivi par la canaille blanche et noire, fut ciiuduit devant cet auguste tribunal. Je fus moi-même gardé à vue comme suspect, et l'on me signifia qu'on s'occuperait de moi après avoir réglé le compte du nègre.
— A qui appartenez -vous 1 fut la première question que l'honorable cour adressa au prisonnier.
— J'appartiens, répondit Thomas avec beaucoup de solennité, à Dieu, qui nous a faits tous!
Une réponse aussi inattendue excita chez les uns la surprise, chez les autres le rire, que redoubla encore cette repartie de l'un des juges :
— A Dieu ! dites-vous? Je crois plutôt que c'est au diable! Aussi hien, serez-vous à lui et avant qu'il soit longtemps!
Sommé de nouveau de dire à qui il appartenait, Thomas répondit résolument qu'il était libre; et le même juge spirituel qui avait déjà eu un succès d'hilarité, en obtint un nouveau en demandant au prisonnier d'exhiber les papiers qui établissaient sa qualité d'homme libre.
La cour, après l'audition d'un témoin ou deux, déclara Tom coupable du meurtre de l'intendant,, et lui demanda avec une railleuse solennité s'il avait quelque chose à objecter contre l'application de la peine de mort qui allait être prononcée.
— Allez! dit le prisonnier; pendez-moi, tuez-moi! faites ce qu'il vous plaira; j'ai été esclave dans les meilleures années de ma vie. Ma femme a été fouettée à mort devant mes yeux. Libre depuis, vous m'avez chassé avec des chiens, vous m'avez tiré dessus avec vos carabines; vous avez mis ma tète à prix. Longtemps, je vous ai bafoués et je vous ai payés de votre propre monnaie. Ce blanc d'aujourd'hui n'est pas le premier qui ait trouvé mon bras trop lourd. Un par un, deux par deux, trois par trois, je vous délierais et vous donnerais le fouet à tous ; mais une douzaine d'hommes bien armés, bien montés, avec une meute, c'était trop pour un pauvre noir qui n'avait que ses pieds, ses mains, son couteau. Ce n'eût pas été toujours trop ; mais je me fais vieux ; mieux vaut mourir maintenant que j'ai encore la force et le courage de vous défier tous, tant que vous êtes, que de tomber entre vos mains vieux et débile !
CUAPiTRE XLV. 50!
Cet audacieux défi excita la fureur des propriétaires et intendants assemblés, cl en lit des diables d'enfer, a I-;» potence est trop bonne pour lui! o vociférèrenl quelques-uns. et aussitôt cette clameur fut suivie de l'horrible cri : « Brûlezle! brûlez-le! » Cette affreuse motion n'eut pas été plutôt lancée qu'il se trouva des gens de lionne volonté pour en assurer l'exécution. Ce fut en vain que moi, deux ou t r« » i ^ de eeu\ même qui avaient fait partie de l'expédition, et . entre autres, le planteur dont j'ai parlé, protestâmes <le toutes uns forces contre cette abominable et illégale cruauté. Le même ignoble drôle qui avait fait tomber la gourde (U^ mains île Thomas, se lit le directeur et le promoteur de cette nouvelle atrocité. Il était nécessaire, dit-il, de l'aire un exemple dans ce pays agité par d'incendiaires abolitionistes-, dont quelquesuns, ajouta-t-il en me désignant du regard, ne craignaient pas de se mettre en relations avec cet insigne malfaiteur. Ce Tom Sain âge avait été la terreur du pays nombre d'années. Les récits de ses exploits, en circulant parmi les nègres, avaient fait le plus grand mal et pouvaient lui créer des imitateurs. Il fallait donc balancer cet effet fâcheux en en finissant avec lui d'une façon qui glaçât de terreur et tint en respect ses pareils.
Un bûcher de menu bois fut bientôt construit, sur lequel on hissa la malheureuse victime de la passion vindicative d<'> propriétaires d'esclaves.
Le feu fut mis au bûcher et une colonne de (lamines et de fumée s'éleva sur la tête du patient. Mais, toujours héroïque et convaincu, il continuait à promener sur ses bourreaux un regard et un sourire de défi.
Incapable de supporter cet affreux spectacle, je tentai de me démêler de la foule; mais on me surveillait : on s'empara de moi, et, par Tordre du maître i\r^ cérémonies improvisé de cette épouvantable scène, je fus ramené près du bûcher, comme étant l'un de ceux qui avaient besoin de la salutaire impression de cette tragédie horrible,
Thomas me reconnut, — je le crus du moins, — du milieu des flammés, et (''leva le bras comme pour me dire adieu.
Oh! comment essayer de peindre l'agonie de ce terrible moment! Eussé-je pu souffrir davantage si j'eusse été à la place de mon ami! Il me sembla que mon cœur allait éclater, Tout mon sang se rua au cerveau. C'en était trop. La pâture succomba en moi et je m'affaissai privé de sentiment et de vie.