CHAPITRE XIVI
s'était attribué te rôle d'accusateur en chef. Il soutint avec une grande véhémence que je devais être quelque émissaire des abolitionistes anglais, peut-être môme du gouvernement britannique, envoyé pour souiller la révolte parmi les populations esclaves ; et, après ce qui s était passé entre moi e! Tuin. le moins qu'on pût faire, dit-il, dans l'intérêt public que j'avais compromis, c'était de me fouetter et de me chasser ignominieusement du paj s.
Cette proposition fut accueillie à merveille, et les vaillants effortsdu planteur avec qui j'avais fait connaissance sur la route vinrent seuls à bout de m'épargner le sort dont j'allais être victime. Entré avec lui à Eglinton, il me considérait comme placé sous sa protection, et prit ma défense avec un grand zèle. Je l'avais rencontré, dit-il, par pur hasard; ma conduite sur la route à l'égard du meurtrier, dont une vengeance exemplaire venait d'être si justement tirée, n'était que l'acte d'une humanité peu réfléchie. On ne pouvait [tas espérer qu'un étranger, un Anglais, s'associât à tous les sentiments d'une population américaine. Si j'eusse été un homme du Nord, ajoutât-il. un Yankee, on eût pu me maltraiter sans inconvénient, me brûler même tout vivant comme l'infâme nègre. <>n pouvait fouetter, battre, châtier les Yankees. sans qu'il en résultât de conséquences, non plus qu'aucun danger de rupture avec les États du Nord, qui avaient, avant tout, besoin de commercer avec le Sud. Mais ma qualité d'Anglais changeait singulièrement la thèse. L'Angleterre ne laisserait jamais impunément maltraiter un de ses citoyens. Il était évident, par les lettres saisies sur moi, que j'avais de I argent, des amis, et que Ton aurait à rendre compte iU^ illégales violences que je pourrais avoir souffertes. Sans doute les États-Unis ne craignaient pas les Anglais, et l'avaient bien prouvé dans la dernière guenc; mais, dans l'état présent d'excitation de la population esclave, une guerre avec l'Angleterre n'était pas chose désirable. Tel fut le thème développé par mon ami le planteur, et ,;i l'aide duquel il me lira des
griffes du comité de vigilance Combien autre eût été l'issue de cette affaire si lui ou ceux qui I* écoutaient comme juges avaient su ma véritable histoire!
Pendant cette discussion, j'avais été porté à la taverne, où les négresses m'avaient fait reprendre connaissance, et où mon ami le planteur ne tarda pas à me rejoindre. Ne me trouvant pas en état de continuer mon voyage, et jugeant bien que le séjour do cette taverne, où l'orgie retentissait encore, n'était ni sûr pour moi ni favorable à mon rétablissement, il m'offrit un gîte chez lui. J'acceptai son imitation a^ec joie; et, après trois ou quatre jouis de chambre, je recouvrai mes forces et me remis presque complètement.
Mon bote, qui ignorait la nature toute spéciale de l'intérêt (pie j'avais pris au sort du malheureux Thomas et l'attribuait ;i des craintes pour ma sûreté personnelle, fit tout au monde pour détruire la lâcheuse impression que j'avais ressentie de cet incident, et laver les États du Sud du reproche fond»' de barbarie que j'étais enclin à leur adresser. 11 m'assura, sur son honneur, que de telles scènes étaient rares. De temps en temps, le peuple, exaspéré par quelque infâme tour de ces maudits nègres, se portait aux extrémités dont j'avais été témoin; mais l'action de brûler vifs les gens était tout à fait exceptionnelle. Il n'en connaissait, me dit- il, que deux ou trois exemples, toujours déterminés par quelque crime affreux, tel que le meurtre d'un blanc ou l'enlèvement d'une blanche. 11 espérait, ajoutait-il, que je n'en prendrais point texte pour dénier, en thèse générale, aux Etats du Sud leur droit à occuper une place distinguée dans la grande famille des peuples civilisés et chrétiens. Le fait est, me dit-il enfin, que les nègres sont une race de sauvages complètement inéducables, et que quelques exemples sont de temps en temps indispensables pour leur inspirer la terreur, qui seule a de l'action sur eux.
Les idées de mon hôte étaient trop arrêtées pour que je pusse espérer de les combattre avec quelque fruit. Ma situation d'esprit ne me permettait pas d'aborder cette controverse;
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et, me rappelant le précepte de l'Evangile, qui défend de prodiguer les perles devant les pourceaux, je me bornai à (rue en termes généraux, que l'usage invétéré en Amérique, trèsgrand pays au surplus, de chasser à l'esclave et de brûler les nègres, me paraissait incompatible avec mes idées anglaises sur la »'i\ ilisation et le christianisme. A quoi mon hôte se contenta de répondre, de Ron <*<v> t*;. avec un gracieux sourire et un affectueux mouvement de main, que, sur certains point les préjugés de John Bull étaient vraiment inexplicables.
Reconnaissant, de part et d'autre, l'inutilité de revenir sur ce chapitre, nous ne parlâmes plus tout le reste du temps que de choses indifférentes. Je me hâtai de poursuivre mon vo\ âge aussitôt que je fus en état de monter à cheval. En me disant adieu, mon hôte m'engagea amicalement à ne point donner un trop libre coursa l'expression de mes préjugés anglais. Si Ton voyage en Turquie, ajouta-t-il, sans prendre garde à tout ce qu'avait d'accablant cette comparaison pour la Caroliuc du Sud. il faut agir comme les Turcs, ou du moins les laisser faire ce qu'ils veulent sans obseryation ni murmure.