‹ L'esclave blancChapitre 182 sur 207 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

pour la dame. Le monsieur était an planteur du Mississipi, demeurant à peu de distance de Vicksburg et retournant chez lui avec une femme qu'il avait épousée dans le Nord. Je leur montrai Cassy, qui les supplia d'acheter elle et son eni nu . menace d'être séparé d'elle, qu'elle lit agenouiller et, joignant ses petites mains, prier tantôt la dame <it tantôt le monsieur de ne point les désunir.

La dame, après mainte information prise sur ses talents et ses connaissances, déclara que c'était justement la personne dont elle avait besoin. Élevée dans le Nord, elle n'aimait pas les nègres, et se soulevait à l'idée d'avoir une femme noire auprès d*elle. Celle-ci, disait-elle, était presque aussi jolie et aussi blanche qu'une fille de la Nouvelle-Angleterre. Quant au petit garçon, il saurait bien vite nettoyer les couteaux, servir à table, et se rendre utile de toutes les façons.

Je demandai, des deux, deux mille cinquante dollars, prix que le gentleman trouva exorbitant. 11 aurait, dit-il. trois nommes de premier choix pour ce prix-là. Lue fille moins jolie et moins jeune ferait tout aussi bien l'affaire de sa femme, et serait peut-être une meilleure acquisition de toutes manières (insinuation adressée à ma personne, mais que la femme ne voulut pas comprendre). Elle insista pour que Cassj fût achetée, et, comme le couple était dans la lune de miel, elle l'emporta. L'acte de vente fut signé, l'argenl compté, et la mère ainsi que l'enfant remis à leurs nouveaux propriétaires, juste au moment où Gouge revenait à 1'enll'epôl.

Quand le vieux coquin sut que- j'avais vendu la mère ei

reniant ensemble pour vingt-cinq dollars de moins qu'on n'eût pu en tirer séparément, vous ne sauriez croire tout le tapage qu'il lit. Ce pieux affilié de l'église baptiste, ceprédicant qu'on avait pris à New -York pour un docteur de l'Évangile, jeta son bonnet par-dessus les moulins, et il se mit a jurer et à sacrer comme un pirate. J'eusse donné le couple pour rien qu'il n'eût pas été [dus furieux. Je lui représentai

[' extrême dureté qu'il y avait à séparer un enfant de sa mère, et le magnifique profit que nous faisions sur cette affaire. La femme était pieuse, lui dis-je, et, indépendamment de ce qu'avait d'horrible pour elle la privation de son enfant, notre religion et notre conscience étaient intéressées à ce qu'elle entrât dans une honnête famille, où elle serait bien traitée, plutôt que d'être vendue, Dieu sait à quelle lin, à un marchand d'esclaves de la Nouvelle-Orléans. Ici, j'espérais avoir fléchi mou pieux associé, et poursuivis mon avantage en lui citant le texte de l'Écriture : « Tu n'opprimeras ni la veuve, ni l'orphelin. » J'étais beaucoup moins versé dans les textes sacrés que le vertueux Gouge : celui-ci, toutefois, me vint fort à propos. Mais, indigné qu'un mécréant tel que moi, qui n'appartenait à aucune église et ne faisait profession d'aucun culte, prétendit lui en remontrer en telle matière, Gouge devint littéralement furieux. Le texte, me dit-il, ne s'appliquait pas. Il avait eu à ce sujet une longue conférence avec le curé Softvvords. Les esclaves ne pouvant contracter mariage, il n'y avait point de veuves chez eux, pas plus qu'il n'y avait d'orphelins, puisque leurs enfants, n'étant point nés en légitime mariage, n'avaient légalement point de pères et n'étaient les enfants de personne, comme il l'avait entendu dire fort sensément du haut de son siège au savant juge Hallett. Quant aux nègres pieux, c'était rêverie pure, et il n'y avait jamais cru. Il appartenait à une secte assez nombreuse dans celte partie du pays, qu'on nommait secte des Bapiisics anlimïss'iouistes ou de la dure Ecaille, qui ne pense pas que le maître du ciel attache de prix à la conversion des païens, ni que les nègres soient bons à autre chose que l'esclavage, ni qu'âme au monde puisse être sauvée, si ce n'est les précieuses personnes des membres de la confrérie, cela bien entendu par la foi et la grâce, indépendamment de leurs actes. Pour ce qui est des simagrées de la fille à l'idée de quitter son enfant, c'était, dit Gouge, bien de l'embarras pour rien. N'était-elle pas en âge d'en avoir encore une douzaine .'

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