CHAPITRE LI. Trio
Le pire de l'affaire fut que, outré de la brutalité et de linsolence millionnaire de Gouge, et emporté par la chaleur rie
mon tempérament, que je ne Bavais pas alors encore maîtriser, je me mis à mon tour en fureur, et qu'il en résulta une violente querella qui se termina par une bonne volée que je lui donnai sur la place, en conséquence de quoi notre association fut rompue
J'étais beaucoup trop doux pour un pareil métier. Avec les hommes, je me tirais encore d'affaire; mais les femmes, jeunes ou vieilles, faisaient de telles scènes quand il s'agissait de quitter mères, filles, enfants, maris, que, pour peu que l'on eût d'humanité dans le cœur, la place n'était pas tenable.
Il me fallut trouver une autre occupation ; ce n'était pas chose facile. Les métiers que peut faire un gentleman du Sud, sans se dégrader, sont en fort petit nombre. Mes manières, mon adresse, les bonnes chansons que je savais, les bons contes que je faisais, me valaient d'habitude un favorable accueil partout; et, comme je ne buvais jamais, que je savais un peu les cartes et les dés, le billard et, en général, tous les jeux, je gagnais quelque argent de cette façon, et finalement, faute de mieux, je fis de ces exercices mon gagne-pain habituel.
— Est-ce là, lui dis-je, voulant me venger un peu de la petite guerre de plaisanterie qu'il m'avait faite, une de ces professions que les gentlemen du Sud peuvent embrasser sans s'avilir?
— Sans doute, me dit-il. puisque le jeu est pratiqué par l'immense majorité des gentlemen de ce pays. De temps en temps les législateurs, saisis d'un accès de vertu ou de contrition, rendent des lois pour y mettre un tenue; mais nul n'y prend garde, si ce n'est quelques pauvres pigeons plumés qui tâchent de prendre leur revanche et en appellent à ces lois dont personne autre n'a souci. Le métier du joueur vaut tout juste celui du propriétaire d'esclaves; et cependant, par une inconséquence absurde, on ne nous tient pas tout à fait pour gentlemen, bien que continuellement mêlés à cette
classe, à inoins que nous ne gagnions assez d'argent pour acheter une plantation et faire, comme on dit, une fin.
— C'est que, lui dis-je, on vous accuse généralement de ne pas vous contenter absolument des chances du jeu.
— Sans doute, dit-il, et la moitié au moins des gens en usent de la sorte. C'est une tendance générale de chercher à introduire l'adresse dans les jeux de hasard. Admettons que nous pillions quelque peu les planteurs ; ne vivent-ils pas de l'exploitation de leurs nègres'? Quel droit ont-ils de se plaindre? La source de l'air n'est-elle pas celle du jour? Je vous le dis. tout est pillage ici d'un bout à l'autre de l'échelle. Les planteurs vivent aux dépens des esclaves qu'ils forcent à travailler pour eux. Les esclaves volent les planteurs tant qu'ils peuvent, et beaucoup de blancs pauvres qui ne possèdent pas d'esclaves sont de connivence avec eux. Une légion de colporteurs yankees et de faiseurs new-yorkais inondent le pays et l'épuisent; et nous, qui avons à la fois la tête assez froide et les mains assez déliées pour jouer sous jambes planteurs yankees et tout ce qui s'ensuit, nous avons, comme vous voyez, tel est mon sentiment du moins, une base d'opérations tout aussi morale que le plus honnête d'entre eux. Tout appartient aux forts, aux sages et aux rusés; c'est la pierre angulaire de notre société méridionale. Vivre aux dépens d'autrui est le péché organique de notre communauté, et il a même été avancé par les théologiens du Nord que personne en particulier ne pouvait être responsable des fautes de la communauté. Si cette aimable doctrine, à laquelle, [tour ma part, je n'ai rien à redire, doit sauver les âmes et la réputation de MM. Gouge et Mac-Grab. ou celles des planteurs qui les patronnent et les préconisent, de quel droit nous autres gentlemen par l'adresse serions-nous les seuls exclus de ce bill d'indemnité?
CHAPIÏHE LU. 327