‹ L'esclave blancChapitre 184 sur 207 · CHAPITRE Ml · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ml

Sons le ion léger et enjoué de cet aigrefin philosophe, il ne me fut pas difficile de découvrir nn fond de chagrin très-réel,

et même de honte, du genre de vie qu'il menait. Mais, n'en pouvant pas suivre d'autre, il cherchai! à se faire une conscience, et. en somme, valait mieux que beaucoup de gens exerçant i\e> professions régulières et jouissant d'une réputation d'honnêteté. Je répondis à la confiance qu'il m'avait témoignée en lui avouant franchement que la jeune esclave et le garçon vendus par lui à Augusta étaient ma femme et mon enfant, et je requis ses bons offices pour m'aider à les retrouver.

— Et, en supposant que vous réussissiez, me dit-il, que comptez-vous faire d'eux'.'

— Les acheter, lui dis-je, si je peux, et les faire libres.

— Pensez-) à deux fois, me dit-il, avant de tenter l'aventure.

Et, là-dessus, il me développa avec une grande force une foule de considérations bien faites pour me détacher de mon projet, s'il eût été moins arrêté. Il me représenta, entre autres arguments, comhien j'avais peu de chance de retrouver, tels que je les imaginais, les deux êtres qui me tenaient au cœur, et quel grand changement, non pas seulement physique, mais moral, pouvait avoir apporté, chez cette Cassy notamment, un laps d'au moins vingt années.

— Sans doute elle vous aura oublié, me dit-il, et il n'y a guère d'apparence que depuis tant d'années, dans sa condition d'esclave, elle ait pu vous être fidèle. Quant à votre fils, vous ne retrouverez peut-être en lui qu'un être démoralisé et abruti par l'esclavage.

Toutes ces poignantes perspectives, qu'au fond de l'âme je

ne pouvais nV empocher de trouver trop probables, et dont j'avais le cœur navré, ne me firent point pourtant renoncer à mon projet. Quelque chose me disait au milieu de mes craintes que je retrouverais Cassy et mon enfant tels que j'aimais à me les figurer, et dignes de toutes mes affections comme de tout mon dévouement. Voyant ma résolution inébranlable, John Colter me plaisanta, et traita de don quichottisme mon entreprise paternelle et conjugale, mais ne s'en montra pas moins disposé à m'aiderde tout son pouvoir.

— Le planteur du Mississipi qui acheta la femme et l'enfant, me dit-il, se nommait Thomas. Je l'ai vu plusieurs fois dans mes voyages, et môme d'assez jolies petites sommes d'argent ont, à ces occasions, passé de sa poche dans la mienne. Il vit encore, ou du moins vivait il y a peu de temps dans les environs de Vicksburg. J'ai dans cette ville des amis à qui je vous adresserai, et qui vous aideront à le retrouver. Peut-être votre Cassy et son fils sont-ils encore auprès de lui, mais, je vous en prie, prenez garde et n'achetez point chat en poche.

Muni des lettres de mon ami le joueur, je partis pour Vicksburg. Je traversai, pour m'y rendre, d'abord un district épuisé et abandonné de ses précédents propriétaires, puis des terres dont la mise en culture ne remontait pas à vingt ans, et qui étaient déjà dévastées et usées par le désastreux système agricole qui prévaut dans le Sud et qui s'empire par le régime de l'esclavage. Puis j'entrai, après avoir passé le Flint, dans des forêts vierges dont les avides Géorgiens commençaient déjà d'expulser les Indiens natifs, pour mettre à leur place de misérables esclaves transportés des plantations hors de service de la Virginie et des Carolines. En atteignant les bords de l'Alabama, je quittai ces solitudes menacées d'une violation prochaine, et je gagnai les rives du Mississipi, où je trouvai une contrée déjà abandonnée par les Indiens et envahie par une population bigarrée d'émigrants des États à esclaves du Nord, rejetons des « premières familles » de Virginie, qui venaient tenter là de refaire fortune avec quelques

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