‹ L'esclave blancChapitre 186 sur 207 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

ordinaire: de là la tendance croissante, dans le Sud, à substi" lucr à la justice régulière, pour les blancs comme pour les noirs, l'expéditive loi de L\ nch.IJ est impossible que des hommes, endurcis et abrutis par un constant exercice de l'exploitation et de la tyrannie la plus cruelle, conservent longtemps un sentiment bien exquis, même dans leurs rapports mutuels. (\c> avantages et d(^ formes tulélaires de la justice.

Je connaissais à peine l'histoire en gros lorsque les principaux acteurs de cette tragédie, éprouvant le besoin de remonter leurs esprits par des libations nouvelles, envahirent l'hôtel où j'étais descendu. Ils étaient suivis de la femme aux deux petits enfants, que j'avais vue sur le lieu de l'exécution, et que l'on me dit être celle de l'un des cinq suppliciés. Elle implorait de ces furieux la faveur de recueillir le corps du défunt pour lui donner la sépulture. Cette autorisation lui fut refusée avec la brutale menace de faire partager le sort des cinq suppliciés à quiconque tenterait, avant vingt-quatre heures (il fallait, disaient-ils, cela pour l'exemple), de détacher de la potence le cadavre d'aucun d'entre eux. Telle était la furie de cette multitude ivre et féroce que la pauvre femme, craignant pour sa propre vie, s'enfuit avec ses deux enfants aux bords de la rivière, se jeta avec eux dans un bateau, et se confia au courant, jugeant ce voyage moins périlleux qu'un plus long séjour dans la ville, au milieu de ces forcenés.

Lorsque tout ce tumulte fut un peu apaisé, je montrai au majordome de l'hôtel la suscription de la lettre de recommandation que m'avait donnée John Colter, en lui demandant s'il connaissait la personne à qui je devais la remettre.

Il n'y eut pas [dus tôt jeté les yeux que l'effroi et l'horreur m- peignirent sur son visage.

— Vous connaissez cette personne? s'écria-t-il d'un ton ému.

— Non, lui dis-je, je viens ici pour la première fois. Je tiens la lettre d'un gentleman que j'ai connu à Augusta.

— Dieu soit loué! reprit le majordome, et pas un mot de

tout ceci. Cette lettre est adressée à l'une des personnes que vous avez vues suspendues à la potence en arrivant dans cette ville. Ce malheureux tenait une roulette, c'est vrai, et je crois même qu'il trichait un peu; mais il avait bon cœur et valait bien ceux qui lui ont mis la corde au cou. Si vous aviez seulement le malheur de prononcer son nom, vous seriez saisi comme étant de sa bande et pendu sans miséricorde.

Me félicitant fort d'avoir ainsi échappé à un terrible danger, je me hasardai toutefois à demander au majordome s'il connaissait un planteur du voisinage nommé Thomas.

Il me répondit qu'un planteur de ce nom, dont le signalement concordait avec le portrait fait de lui par Colter, avait autrefois habité à quelques milles de la ville ; mais que, depuis deux ou trois ans, il s'était retiré à quelque cinquante milles de Yicksburg, dans le comté de Madison.

L'obligeant majordome s'employa le lendemain à me procurer un cheval, et je partis pour le district de Madison, en passant de nouveau sous le gibet auquel pendaient encore les cinq patients.

En m'avançant vers Big-Black, lieu de la résidence présumée de M. Thomas, je trouvai tout le pays en proie à une terreur et à une rage de pendaison au moins égales à celles que je laissais derrière moi, bien que par un motif différent. Il courait dans le district de Hinds et de Madison des bruits de conspiration et d'insurrection d'esclaves; il s'était formé un comité de vigilance et des tribunaux volontaires; et l'on pendait à tort et à travers blancs, noirs, tout ce qui tombait sous la main.

Ne pouvant pas atteindre en un jour au terme de ma route, je demandai l'hospitalité pour la nuit à un planteur, l'un des hommes les plus respectables du pays, comme je l'appris depuis, mais qui, loin d'abonder dans toutes ces rumeurs, dans tous ces échafaudages de complots, avait préféré demeurer tranquillement au logis.

Page 1