‹ L'esclave blancChapitre 187 sur 207 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

Il me dit qu'il croyait peu au fondement de tous ces bruits, tout en reconnaissant que le grand nombre d'hommes blancs sans ressources et sans moyens d'en acquérir dont le Sud était infesté était une très-grande et très-constante cause de fermentation dans le pays.

Comme nous discutions paisiblement ce thème en vidant une tasse de thé ou deux, nous vîmes, se dirigeant à cheval vers la maison de mon bote, deux ou trois hommes blancs d'assez mauvaise mine, dont l'un, mettant pied à terre, présenta au planteur un papier crasseux et chiffonné.

Celui-ci, en en prenant connaissance, fronça le sourcil. Ce n'était rien moins qu'une sommation du comité de vigilance adressée à mon hôte d'avoir à comparaître par-devant lui, et de représenter aussi l'étranger — c'était moi — qu'il avait reçu dans sa maison.

Mon hôte demanda ce que le comité de vigilance lui voulait. On lui apprit que son refus de prendre part aux dernières mesures de salut public prises contre l'insurrection avait paru suspect; à quoi il répondit froidement qu'il était prêt à répondre de sa conduite devant qui de droit; mais qu'il ne reconnaissait nullement le comité de vigilance. « Quant à ce gentleman ici présent, ajouta-t-il. comme je suis juge de paix, si vous me fournissez quelque preuve de délit commis par lui, je décernerai contre lui un mandat d'arrestation; mais, à moins de cause légitime et de mandat régulier, je ne souffrirai pas qu'on l'arrache de ma maison. »

Le seul chef de suspicion contre moi était que, comme étranger, je ne devais pas traverser le pays dans la situation actuelle sans être interrogé; mais, comme mon hôte ne vit là aucun motif valable d'attenter à ma liberté, les émissaires du comité de vigilance se retirèrent furieux en proférant contre nous des menaces d'autant moins rassurantes, que, prirent- ils soin d'ajouter, on venait justement de pendre, sous les auspices du comité dont nous bravions le pouvoir, six blancs et dix-huit noirs, et qu'un beaucoup plus grand nombre d'im-

pliqaéa au complot étaient sous la main de la justice populaire.

A peine ces estafiers avaient-ils tourné le dos, que mon hôte, sans écouter mes remercîments, ordonna de seller deux chevaux.

— Je voudrais, me dit-il, pouvoir vous protéger; mais, s'il me convient de soutenir un siège, je ne saurais vous associer à ce péril; j'ai de nombreux amis et des relations pour me protéger; mais il ne serait pas prudent à vous de demeurer. Votre cheval est fatigué, je vais le renvoyer à Vicksburg et vous en donner un frais. Mon nègre Sambo vous accompagnera : il connaît très-bien le pays et vous conduira, je l'espère, en sûreté aux bords du Mississipi, qu'il convient de gagner par la voie la plus courte. Une fois là, vous prendrez l'un des bateaux à vapeur qui montent ou descendent le fleuve continuellement. Montez sur le premier qui passera et évitez, quant à présent, les voyages dans ce pays.

Aussitôt fait que dit. En un quart d'heure je fus en route avec l'habile guide Sambo; nous marchâmes toute la nuit par marécages, gués et sentiers détournés, et atteignîmes au jour un petit chantier isolé situé au bord delà rivière, où lessteamhoats avaient coutume de renouveler leur provision de combustible. Je pris le premier bateau qui fut en vue et dont la destination était pour la Nouvelle-Orléans.

Quelques jours après, arrivé dans cette ville, je lus dans les journaux que M. Hoorer, — c'était le nom de mon généreux hôte, — avait subi un siège dans sa maison, dont il avait barricadé portes et fenêtres; qu'après avoir enveloppé son petit enfant d'un lit- de plumes, il s'était défendu tout seul, ne voulant pas employer ses esclaves contre les assaillants; qu'il les avait tenus en échec assez longtemps et avait grièvement blessé l'un d'entre eux; mais qu'enfin, une balle ayant brisé son arme, il avait dû céder au nombre, ne pouvant plus charger ni faire feu. Son affaire, portée devant le comité de vigilance, y avait donné lieu à de violents débats; mais, comme

CUAPITRE LUI. 5ÔS

les relations de M. Hooper étaient puissantes «'( nombreuses, le comité n'avait pas osé en venir aux dernières extrémités

<<»ntre lui.

CHANTUK LUI

L'agitation du pays ne me permettant pas do rendre une

visite personnelle à M. Thomas, je lui avais écrit et j'attendais une réponse lorsque, me promenant et venant à [tasser dans l'une des principales rues de la Nouvelle-Orléans, j'eus fantaisie irentrer dans un grand bazar où Ton procédait à une vente d'esclaves.

Le eommissaire-priseur criait à ce moment les artisans et les manœuvres d'une plantation. 11 venait de mettre aux enchères un forgeron, sujet de première qualité, qui, disait-il, avait rapporté à son maître vingt dollars par mois. quitte> et nets de ses dépenses d'entretien, dans les cinq dernières années; en conséquence de quoi, les mises avaient déjà monte sur l'homme jusqu'à quinze cents dollars. Le bruit se répandait toutefois dans la chambre que cet esclave avait déjà, sur ses gains extraordinaires, payé cette somme à son maître pour racheter sa liberté, et que le maître, un Bostonien, fixé à la Nouvelle-Orléans, mettant tranquillement la somme dans sa poche, avait envoyé vendre l'homme. Ce bruit refroidissait un peu l'enchère, parce que, disait-on. la marchandise pouvait, après ce manque de foi. être portée à s'enfuir. Le commissaire niait la chose comme un beau diable; mais, quand on lui demanda d'interroger l'homme lui-même, il refusa, en alléguant, avec un sourire agréable, que l'esclave lie pouvait pas témoigner contre son maitic.

Jetixai ensuite mon attention sur Un groupe de femmes escla-r ves, qui paraissaient être également d'une qualité supérieure, et dont la plupart n'étaient que très-légèrement colorées.

L'une d'elles, en particulier, fixa et absorba tous mes regards. Ces yeux! cette bouche!... sans doute, la figure était un peu plus pleine et un peu plus marquée que celle dont le souvenir restait gravé dans mon cœur ; mais ses cheveux noirs et ses dents de perles la faisaient paraître encore jeune. C'était sa taille; c'étaient ses gestes gracieux : je la considérai avec un intérêt inexprimable. Me trompai s-je? Non, non! c'était bien elle, c'était Cassy ! c'était la femme que j'avais si longtemps pleurée et que je retrouvais, où? hélas!

Presse contre toi, lecteur, la femme de ton cœur, et remercie le ciel de vous avoir faits libres! Après vingt ans d'absence, je retrouvais la mienne, belle encore dans sa maturité, mise en vente dans une enchère d'esclaves! Dans cet état de misère et d'humiliation, elle demeurait calme, maîtresse d'ellemême, et imposait encore le respect à ceux des grossiers acheteurs qui voulaient abuser du droit ignominieux d'examen que leur attribuaient leur qualité et la sienne propre !

Mais ce n'était pas le moment de m'abandonner aux émotions de mon cœur. Il fallait agir. Je rappelai à moi toute mon énergie et me demandai quel était le meilleur parti à prendre. Attirer l'attention de Cassy sur moi était complètement hors de propos : elle m'eût certainement reconnu, comme je l'avais reconnue moi-même, et le lieu n'était pas propre à une première entrevue dont la surprise et l'imprévu eussent pu donner lieu à une scène aussi déplacée qu'embarrassante.

Comme je jetais les yeux autour de moi dans cette perplexité, qui apercus-je. comme si le destin ou la Providence eût eu dessein de me favoriser, si ce n'est ma récente connaissance, M. John Colteren personne, qui se promenait dans la salle de vente en examinant les divers groupes d'esclaves, particulièrement ceux des femmes, d'un air tout à la fois, selon son expression, de connaisseur et d'amateur, et en homme parfaitement capable d'apprécier la valeur de chaque article?

Son œil rencontrant le mien, il vint à moi d'un air de grand

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