CHAPITRE UV
lui signifia qu'elle né pouvait demeurer plus longtemps dans sa maison; on venait d"\ apprendre qu'elle n'était pas la fille légitime de M. James Curtis, mais bien une vile enfant d'esclave qui avait du sang africain dans les veines, crime irrémissible aux yeux surtout de mistress Highflyer, fille d'un marchand tic cbandelleS el épouse d'un ci-devant épicier débitant de grog qui ;i\;ùt l'ait une fortune, et dont la majestueuse moitié îif pouvait tolérer l'idée que sa fille lût souillée par le (-(intact d'une créature de sang mêlé, d'un fruit de bâtardise et d'esclavage comme la malheureuse Éliza, charmante fille, du reste, et qui, sous le rapport des agréments personnels ou de la blancheur de la peau, n'avait rien à envier, tant s'en faut, a aucune de ses orgueilleuses compagnes.
M. Grip Curtis, cependant, se posant comme l'unique héritier de sun frère, faisait l'hypocrite dans les belles sociétés de Boston où lui-même avait dans le temps produit Élisa, dont il connaissait bien la véritable origine, et disait d'un ton réservé à qui voulait l'entendre que son devoir était de jeter un \oile sur ce qu'il appelait les impardonnables et étranges faiblesses de son frère. Mais, quand sa nièce vint lui demander aide et appui au sortir de la pension dont on venait de la chasser, il n'hésita point à la mettre à la porte de chez lui. à son tour, en lui prodiguant les noms les plus vils, et la pauvre enfant eût peut-être couché à la belle ('toile, sans la commisération dune petite marchande de modes de lioston pour qui eHe avait eu quelques bontés et qui consentit ;i la recevoir, au risque de s'aliéner la majorité de son élégante clientèle.
Kl le écrivit immédiatement à Montgomèry, alors encore à New-York, comme j'ai dit. et qui accourut tout aussitôt à son secours. Ayant rencontré M. Grip Curtis dans State-Street, vers l'heure de la Bourse, il lui exprima ce qu'il pensait de sa conduite; et celui-ci ayant, pour toute excuse, déclaré qu'il n'axait pas de leçon» à recevoir d'un vagabond d'esclave
nègre, fils d'une..., Montgomery, sans le lnisser achever, lui administra sur place, au milieu des rires et des applaudissements universels, une volée de coups de canne, à raison de laquelle, cite par Grip devant le tribunal de police, il fui condamné à une amende de vingt dollars, Grip Curtis intenta aussitôt une action civile contre lui et demanda dix mille dollars de dommages-intérêts, dans l'espoir d'empêcher Montgomery d'être mis en liberté sous caution; mais il échoua dans cette honnête tentative.
Montgomon . affranchi des suites de cotte affaire, se disposait donc à repartir pour New-York, en emmenant Kliza, lorsque celle-ci reçut une lettre d'un M. Gilmore, légiste de la Nouvelle-Orléans, longtemps l'agent judiciaire et le conseil de M. .lames Curtis, qui, l'informant que des affaires importantes réclamaient sa présence immédiate dans cette ville, l'invitait à s'y rendre et lui envoyait en une traite l'argent nécessaire aux dépenses de ce voyage. En arrivant à New-York, Montgomery trouva une semblable lettre à lui adressée». Ni l'un ni l'autre des jeunes gens n'avait la moindre raison de supposer que cette correspondance fût de mauvaise foi; ilsconnaissaient ions deux M. Gilmore pour un bon vieux gentleman en qui M. Curtis avait pleine confiance; et comme, en effet, il paraissait très-probable que leur père et protecteur avait fait i\(^ dispositions dans leur intérêt, ils admettaient sans peine que leur présence à la Nouvelle-Orléans fût devenue indispensable. Néanmoins, Montgomery, ayant quelques affaires à terminer, fit partir en avant Eliza, qu'il accompagna sur le paquebot à vapeur, se proposant de la suivre dans le plus bref délai possible.
Eliza, arrivée à la Nouvelle-Orléans à peu près en même temps que moi, s'était rendue tout de suite chez Cassy, qui avait été trouver M. Gilmore le lendemain ou le surlendemain pour l'instruire de ce retour et le pressentir sur les dispositions de M. Curtis. qu'elle savait devoir être très -favorables à Eliza. et même à Montgomerv et à sa mère; M. Curtis. du