CHAPITRE VIII
couvertures, une hache, un petit chaudron et quelques autres menus objets, complétèrent notre bagage. Quand ma femme revint, j'étais prêt à partir. Nous nous mîmes en rouie, sans autre compagnon qu'un chien fidèle : je ne voulais pas remmener, de peur que, do façon ou d'autre, il ne nous fit découvrir; mais je ne pus jamais l'empôcher de nous suivre; il aurait fallu l'attacher; ses aboiements n'eussent pas manqué de donner l'alarme, et Ton se serait mis aussitôt à notre poursuite.
La Basse-Virginie avait déjà commencé à ressentir les effets de cette maladie végétale qui, depuis, a sévi sur elle avec des résultats si déplorables, quoique bien mérités... Déjà les champs commençaient à se dépeupler, et des fourrés presque inextricables couvraient certaines plantations, dont le sol, s'il eût été cultivé par des hommes libres, eut pu produire encore de riches et d'abondantes moissons. Je connaissais une plantation déserte, à dix milles environ de Spring-Meadow ; je l'avais \ isitée plusieurs fois en compagnie de mon jeune maître James, qui, lorsqu'il était assez bien encore [tour monter à cheval, avait le goût étrange d'errer dans les lieux inhabités. Je me résolus à m'y rendre.
Le chemin qui avait autrefois conduit à cette plantation, et les terres qui le bordaient des deux cotés, étaient entièrement couverts de petits pins rabougris, si rapprochés et si enchevêtrés, qu'ils rendaient le sentier presque impénétrable. Je réussis pourtant à nous maintenir dans la bonne direction, mais les difficultés de la marche étaient si grandes, que le jour commençait à poindre, avant que nous eussions atteint ce qui restait de l'ancienne habitation. Les bâtiments étaient encore debout, mais dans le plus piteux état. La maison principale, qui avait eu de grandes prétentions à l'architecture, était vaste, mais elle n'avait plus de fenêtres; les portes ne tenaient plus aux gonds et la toiture était effondrée en partie. De jeunes arbres envahissaient la cour, et la vigne sauvage tapissait cette demeure, où tout était désolé et silencieux. Les
('•tables, et ce qui avait autrefois servi à loger les esclaves, n'étaient [dus qu'un monceau de ruines, encombré de ronces et «le mauvaises herbes.
A quelque distance de la maison, une descente rapide formait l'un des côtés d'un profond ravin, près duquel une jolie fontaine jaillissait, en bouillonnant, de la colline. Elle était à moitié ensevelie sons le sable et les feuilles sèches, mais ses eaux avaient conservé leur limpidité et leur fraîcheur. Près de la fontaine était un petit bâtiment en briques, fort bas, sans doute construit pour une laiterie. La porte en avait disparu et la moitié du toit s'était écroulée, mais l'autre moitié était demeurée en place, et celle qui manquait pouvait, à la rigueur, tenir lieu des fenêtres que n'avait jamais eues la construction originale, et laisser le passage libre à l'air et à la lumière. Cette petite ruine était ombragée par plusieurs grands arbres et si bien cachée par ceux d'une pousse plus récente, qu'à la distance de quelques pas elle était vraiment invisible. Ce fut même par hasard que nous la découvrîmes, en cherchant la fontaine, où j'avais bu lors de mes précédentes promenades en ce lieu, mais dont je ne me rappelais pas exactement le site. Ce lieu nous frappa; nous le choisîmes pour notre demeure temporaire ; nous nous hâtâmes de le débarrasser des décombres dont il était rempli, et fîmes de notre mieux pour l'approprier à sa nouvelle destination.