CHAPITRE IX
.le savais le lieu où nous étions rarement fréquenté par aine qui vive. La maison déserte avait la réputation d'être hantée par des esprits, et cette circonstance, jointe à l'éloignement de la route comme aux fourrés impénétrables dont nous étions environnés, nous mettait à l'abri de toute surprise. Il y avait pourtant plusieurs plantations cultivées dans
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\e voisinage; nous occupions le point culminant d'un terrain situé entré deux rivières, qui coulaient à peu de distance, et
la partit1 basse des terres, côtoyant les cours d'eau, était en pleine culture. Mais quatre ou <î n » | milles nous séparaient encore de ces champs cultivés, et Spring-Meadow, l'habitation la plus rapprochée, <:tait. comme je l'ai dit, (listante de dixà douze milles. Je jugeai donc que m>us pouvions rester tranquillement dans cette retraite, et (pie même il ('-tait prudent d'j attendre la lin dis recherches que l'on ne manquerait pas île faire pour nous reprendre, avant de continuer notre route.
Nous nous efforçâmes de rendre notre retraite aussi comraode que possible. Nous étions au fort de l'été, et le manque de clôture de notre habitation ne nous faisait point souffrir. Un monceau de branches de pins forma notre lit, dans un coin de notre cabane en ruines; nous y dormîmes à merveille; avec des fragments de boiserie de la maison déserte, je fis deux sièges et quelque chose qui, à la rigueur, pouvait passer pour une table. La fontaine nous fournit de l'eau, et nous n'eûmes plus qu'à pourvoira notre nourriture. Les bois et les buissons produisaient quelques fruits sauvages, et les pêchers du verger, quoique envahis et épuisés par une végétation parasite, continuaient pourtant de donner quelques produits. J'étais passé maître en Fart de tendre des pièges aux lapins et autre menu gibier qui pullulaient dans les bois.
Enfin, la fontaine qui nous fournissait de l'eau servait de source à un petit ruisseau qui se réunissait, quelques pas plus loin, à un courant plus large, assez poissonneux. Mais notre principale ressource consistait dans le voisinage des champs de blé. qui nous alimentaient d'un grain mùr alors. ou à peu de chose près, et dont je pris sans scrupules une provision suffisante pour nos besoins.
En résumé, bien que nous ne fussions guère habitués, ni l'un ni l'autre, à cette existence sauvage, le temps passait pour nous fort agréablement. Ceux qui sont toujours oisifs ne
peuvent se faire idée de la volupté que goûte à ne rien faire et à détendre ses muscles harassés l'homme qui a longtemps subi un labeur forcé. Je demeurais couché des heures entières, plongé dans une indolence rêveuse, mollement étendu à l'ombre, savourant la douce certitude d'être mon propre maître; je jouissais de l'idée de n'avoir plus besoin d'aller ni de venir au commandement d'un autre; d'être libre; de travailler ou de ne rien faire, selon mon goût.
Que l'on ne s'étonne donc pas que l'esclave émancipé soit enclin à l'indolence : c'est pour lui un plaisir nouveau. Le travail s'associe indissolublement dans son esprit à la servitude et au fouet. N'a-t-il [tas vu toujours, d'ailleurs, que ne pas travailler était l'attribut spécial, distinclif, de la condition d'homme libre?
Malgré le bien-être du présent, il était urgent de songer à l'avenir. Nous avions toujours compris que notre refuge actuel serait purement temporaire, et le moment était venu d'en changer. Ce n'est pas que je n'eusse trouvé délicieux de passer ma vie dans la solitude et la retraite avec Cassy, car, si nous étions privés des plaisirs et du commerce de nos semblables, nous échappions ainsi aux maux bien plus grands qui en résultent. Mais c'était là chose impossible : le climat américain n'est pas propre à la vie d'ermite. Notre retraite actuelle était passable pour l'été, mais, en hiver, elle fût devenue intenable, et l'hiver approchait. Notre unique espérance était de pouvoir fuir dans les États libres, et je savais que le nord de la Virginie était un pays sans esclaves. Si nous parvenions à quitter le voisinage de Spring-Meadow. où j'étais bien connu, nous avions ensuite la grande chance de pouvoir effectuer notre fuite : notre teint ne trahirait pas notre condition servile, et il nous serait facile, nous le pensions du moins, de nous faire passer pour des citoyens libres de la Virginie. Mais il fallait user de grande prudence; le colonel Moore devait avoir rempli le pays de l'avis de notre fuite et de notre signalement minutieux. 11 me parut indispensable de