CHAPITRE 1\. .VI
draienten vain de la compassion et de l'humanité du maître.
Ces négociants sont, à vrai dire, des receleurs, et la majeure partie de ce qu'ils fournissent leur est payé en butin pillé sur 1rs plantations. C'est en vain que la tyrannie s'arme de toutes les sévérités <lrs l<»i>; c'est en vain que le propriétaire d'esclaves compte faire tourner à son seul profit les fatigues et les labeurs forets de ses semblables : l'esclave ne peut résister à la puissance dont la loi a armé la main de son maître ; signe Au pouvoir, instrument de tortures, le fouet dompte les [dus obstinés comme les plus fiers. Mais la fraude est l'antidote de la tyrannie, et la ruse sera toujours l'égide du faible contre l'oppression du fort. Le malheureux esclave qui travaille tout le jour au bénéfice de son maître est-il donc si coupable de tâcher, la nuit venue, de s'approprier quelque part de cette moisson qui est son œuvre?
Le blâme qui voudra! Joignez, si vous l'osez, vos clameurs aux jdaintes des maîtres, de ces mêmes maîtres qui. pourtant, ne craignent pas de dépouiller l'esclave de sa seule propriété, de son travail ! Et ce sont ces gens-là qui parlent de pillage et de vol, eux qui les poussent journellement à un point de perfection que les pirates et les détrousseurs envieraient ! L'esclave se contente du plus petit butin, mais le maître, fouet en main, ne prélève-t-il pas sur ses victimes un annuel, large et régulier tribut ? Non-seulement cela ' mais il vend, il hérite, et se flatte bien de transmettre à ses enfants le privilège d'exercer ce système d'odieux pillage!
.l'avais sauvé la vie à M. Gordon, et il m'avait toujours témoigné la plus grande reconnaissance de ce service, en effet île quelque importance. Il y avait de cela quelques années: il péchait sur le bord de la rivière, à quelque distance de Spring-Meadow, quand une rafale subite chavira son embarcation. Le boni n'était pas loin, mais M. Gordon, ne sachant pas nager, était en très-grand danger de périr. Heureusement, maître James et moi étions à nous promener sur l'une des rives; nous aperçûmes un homme se débattant dans l'eau-, je
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m'y jetai aussitôt ot saisis le submergé, qui venait de eouler pour la troisième fois. M. Gordon avait été, depuis, dans l'habitude de reconnaître ce service par de petits présents, et j'avais l'espoir qu'il ne me refuserait pas son concours dans la présente circonstance. Mon projet était de lui acheter un chapeau et des souliers pour moi, des habits d'homme pour Gassy, et de le prier de nous guider sur la route que nous aurions à suivre. Notre voyage serait hérissé d'obstacles, je le sentais, mais je résolus de ne m'en point tourmenter à l'avance, et je laissai à l'aveniHe soin d'assurer l'avenir.
Le premier point était de voir M. Gordon et de savoir jusqu'où irait son appui. Sa maison et son magasin, compris sous le même toit, étaient situés dans une partie déserte du pays, près du point d'intersection de deux routes et hors de vue de toute autre habitation humaine. Je ne jugeai pas prudent de me hasarder sur la grande route avant minuit, et il était beaucoup plus que cette heure quand j'arrivai auprès de la maison de M. Gordon. En l'apercevant, j'hésitai et m'arrêtai plus d'une fois : confier ma liberté et mes espérances de bonheur à la gratitude d'un homme, quel qu'il fût, et d'un homme comme M. Gordon, me paraissait bien téméraire. Le risque me semblait immense, et le cœur me manquait lorsque je songeais à la fragilité de l'esquif sur lequel il s'agissait maintenant de hasarder, sinon ma vie, précisément, au moins tout ce qui pouvait me la faire chérir ou supporter.
Je fus un instant sur le point de rebrousser chemin; mais je me rappelai que ma seule ressource était là, devant moi. L'amitié et l'aide de M. Gordon étaient mon dernier, mon unique espoir. Cette réflexion me poussa en avant, et, reprenant courage, je me dirigeai vers la porte. Trois ou quatre chiens de garde autour de la maison firent, à mon approche, retentir un concert d'aboiements, mais sans manifester des intentions agressives. Je frappai, et bientôt M. Gordon lui-même, passant sa tête à la fenêtre, imposa silence à ses chiens, et me demanda d'un ton bref qui j'étais, ce que je voulais. Je le priai