‹ L'esclave blancChapitre 43 sur 207 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les vieux bâtiments, mis à bas. étaient remplaces par de neufs. Les terres voisines de l'habitation étaient doses et embellies, Sous l'influence d'un aménagement habile, le fonds reprenait

rapidement son ancienne fertilité. Les planteurs de naissance dont l'habitation n'était guère dans un moins fâcheux étal que la terre d'Oakland avant d'être achetée par M. Thornton, voyaient avec étonnement et envie cette métamorphose, à laquelle ils ne pouvaient rien comprendre. Leur voisin, le major, ne faisait point mystère de son procédé, car il était d'humeur très-causeuse, surtout s'il avait occasion de parler de lui et de son système de culture. Mais il eut beau expliquer toute l'affaire par le menu, au moins une dizaine de fois, à ehacun de ses voisins, il ne fit point de prosélytes. Il avait trois thèses favorites, et il échoua en toutes trois. Il ne put jamais persuader à ses voisins qu'un semis de trèfles était le vrai moyen de relever un fonds ruiné; qu'un autre vrai moyen d'avoir un domaine bien dirigé était de le conduire soi-même; et enfin, que nourrir ses esclaves était la [tins sûre méthode de les empêcher de piller les champs et de dérober les moutons.

Mais, si le major Thornton ne réussit point à faire école, il n'en continua pas moins à se gouverner selon ses idées. Ce fut surtout dans le maniement des esclaves qu'il se montra novateur. « Un homme qui a de la bonté, disait-il, en a pour ses bêtes; » et, n'ayant point été élevé sur une plantation, il se révoltait à l'idée de traiter ses esclaves pis qu'il n'eût traité ses chevaux. g 11 peut vous convenir, colonel, disait-il un jour à l'un de ses voisins, de lier un nègre et de lui donner de votre main quarante coups de fouet; vous avez été élevé à cela et cela vous est très-aisé; mais, si bizarre que cela puisse vous paraître, j'aimerais mieux être fouetté moi-même que de fouetter un esclave; et, quand j'y suis forcé, le grand point, pour moi, est de fouetter le moins possible. C'est la principale raison qui fait que je n'ai pas de contre-maître, car, une peau de vache et une paire d'entraves, voilà toute

la science de vos contre-maîtres. Ils n'ont ni le désir, ni le bon sens oY chercher une meilleure voie — le diable les emporte tous! Chacun, vous le savez, a ses bizarreries. La mienne est de détester le son du fouet, et de n'en vouloir pas entendre un sur mes plantations, ne fût-ce qu'un fouet de charretier! »

Ce discours du major Tbornton contenait tout l'abrégé de son système. Il était ce que tout propriétaire d'esclaves est obligé d'être, un tyran. Il n'avait aucun scrupule de faire travailler ses semblables à son profit, et ceci est certainement une tyrannie au premier chef. Mais, quoique tyran, comme tous les propriétaires d'esclaves, il était du moins raisonnable, et, autant que possible, bumain, — ce que ne sont ni ne peuvent être l'immense majorité de ses pareils. Il n'avait pas plus envie de renoncer à ce que lui et la loi nommaient son droit de propriété sur ses esclaves que d'abandonner sa terre au premier venu. Si on lui eût parlé d'émancipation, ou seulement de limitation de ses pouvoirs, il n'eût pas été le dernier à déclarer cette prétention une absurdité ridicule, une atteinte coupable à « ses droits les plus sacrés. » Mais, bien qu'en théorie il revendiquât toute l'autorité et toutes les prérogatives d'un despotisme sans limites, dans la pratique il faisait preuve d'assez d'humanité et de sens droit, deux qualités trèsrares chez le planteur, dans ses rapports avec ses esclaves, et dent, s'il les possède, l'exercice lui est excessivement difficile.

Ces dons particuliers l'avaient conduit à une découverte entièrement neuve pour son voisinage, du moins à cette époque (j'espère que depuis elle s'est un peu vulgarisée) : a savoir que les esclaves ne peuvent travailler sans manger, et qu'il n'est pas moins essentiel de les nourrir, de les abriter, de les soigner, en un mot. que de donner de l'avoine et une écurie au cheval. « Mangez bien et travaillez bien! » était la devise du major Thornton, devise qu'il fallait aller en Amérique pour entendre traitée de générosité déraisonnable et superflue.

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