‹ L'esclave blancChapitre 44 sur 207 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Quant ;iii fouet, suivant sa propre expression, M. Thornton H»- pouvait pas le supporter. Ce n'est pas qu'il révoquât en doute son droit d'en user, car je l'entendis un jour dire à un ministre méthodiste, qui avait voulu hasarder une observation sur ce point délicat, qu'il avait aussi bien le droit * 1 < * fouetter un esclave que d'avaler son dîner; mais enfin, soit instinct d'humanité, soit tout autre motif, toujours est-il que M. Thornton, à moins que d'être bien en colère, m1 se servait point du fouet. Pendant tout le temps qu'il fut mon maître, c'est-àdire durant près de deux années, je n'ai pas mémoire de plus dune demi-douzaine d'exécutions de ce genre. Si l'un de ses esclaves se rendait coupable d'un délit réputé grave dans cette condition spéciale, tel que vol répété, tentative de fuite, indolence, paresse, insubordination, le major Thornton l'envoyait vendre. Par une étrange, mais très-commune inconséquence, cet bomme si humain, qui ne pouvait pas voir fouetter un esclave sur ses plantations, n'éprouvait aucun scrupule de l'arracher des bras de sa femme et de ses enfants, et de le mettre en vente, au risque de le faire tomber dans les mains de quelque maître barbare!

L'idée d'être vendus était toujours devant nos yeux, et elle était plus efficace que n'est le fouet ailleurs, pour nous forcer au travail et à la soumission. Nous savions fort bien qu'il \ avait peu de maîtres comme le major Tliornton ; et la perspective d'échanger nos propres et jolis cottages, notre ration abondante, nos fournitures régulières de vêtements, toute l'indulgence, tout le confort général dont on jouissait à Oakland, contre le traitement et la triste chère qui nous attendaient chez le commun des propriétaires, nous faisait plus d'effet qu'un nombre illimité de coups de fouet. M. Thornton le savait bien et prenait soin d'entretenir cette salutaire terreur par une exécution ou deux de cette nature qu'il accomplissait par an.

Il avait l'art d'exciter notre émulation par de petits prix ou présents; il ;i\;iit le scrupule de ne rien réclamer de nous.

notre tache faite, et nous tenait en joie, en nous laissant, après l'ouvrage, être nos maîtres, aller où bon nous semblait, faire tout ce qu'il nous plaisait. Nous ne nous aventurions, cependant, qu'avec réserve sur les plantations voisines; car, par une magnanimité bien digne de propriétaire d'esclaves, quelques-uns des voisins du major Thornton épanchaient leur ressentiment contre lui, en saisissant toutes les occasions qui pouvaient s'offrir de maltraiter ses esclaves. Et, à ce propos, je raconterai un épisode où je fus moi-même mêlé et qui sera, en même temps qu'un spécimen curieux des mœurs virginiennes, une preuve de cette vérité que je ne crois pas contestable, à savoir : que, là où les lois tendent à l'oppression de la moitié de la population, elles sont rarement respectées par l'autre moitié.

L'un des plus proches voisins du major Thornton était un capitaine Robinson, avec qui il avait de fréquentes altercations. Je passais un dimanche sur la grande route, près d'Oakland, lorsque je rencontrai le capitaine Robinson à cheval, suivi d'un domestique. Il m'arrêta et me demanda si ce n'était pas moi qui, la veille, lui avais porté un message « de ce damné coquin de Thornton, » relativement aux clôtures des bas terrains. Je lui répondis qu'en effet je lui avais porté, la veille, un message pour les clôtures, et que je l'avais remis à son contre-maître.

— Joli message, sur ma foi! s'écria-t-il. Savez-vous bien, drôle, que, si mon contre-maître en eût connu le contenu, il vous eût déshabillé sur place et vous eût donné quarante coups de fouet pour la peine?

Je lui fis observer que je m'étais borné à rendre le message confié par mon maître, et que je ne pouvais pas être si répréhensible pour cela.

— Taisez-vous, taisez-vous, infernal coquin ! me dit-il. Je vous apprendrai à vous et à votre maître ce que c'est que d'insulter un gentleman. Tom, tenez-le-moi, que j'époussette un peu la jaquette neuve de ce drôle!

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