CHAPITRE XV
Bien que lis hommes aient des ambitions diverses, mus
sont poussés et soutenus par un mobile unique, qui est l'espoir du succès. Pour satisfaire l'un, il ne faut rien moins que l'influence, la renommée, le pouvoir: le laurier et le myrte
enlaces. In autre sYstiinei a heureux s'il peut sortir d'une pauvreté abjecte et s'élever à une position sortable. Un troisième voudra être le premier dans son village et l'oracle de son district. Combien ces visées sont différentes! Pourtant, le ressort qui les meut est le même : l'amour de la supériorité sociale. Celui à qui les circonstances permettent de suivre l'impulsion intime de sa nature et de parcourir — heureusement ou non, peu importe, — mais avec une certaine chance de succès, la voie qu'il préfère, peut être regardé comme jouissant de toute la somme de bonheur qu'admet la faiblesse humaine. Au contraire, l'homme dont le destin, le hasard, quelque influence contraire, étouffe et comprime les instincts, les désirs, — quel que soit d'ailleurs son sort matériel. — est un malheureux condamné à la douleur et vraiment digne de pitié. Pour le premier, la peine même est un plaisir : c'est un chasseur que la vue du gibier transporte et rend insensible à la fatigue; l'ardeur le contient, l'espérance l'entraîne. Ces jouissances-là, le second les ignore; pour lui. la vie n'a plus de but : le repos lui est fastidieux et le travail intolérable.
Ceci n'est point un hors-d' œuvre ; si l'on a pris la peine de lire le paragraphe qui précède, on comprendra comment, même sous un maître comme le major Thornton, je n'avais ni joie ni plaisir.
Il est vrai que j'étais bien nourri, bien vêtu et ne travaillais pas trop fort. Sous ce dernier rapport. — comme disait mon maître avec une certaine fierté et non pas, certes, sans raison, j'en ai souvent fait l'expérience, — ma condition était meilleure que celle de beaucoup d'hommes libres. Mais une chose me manquait qu'ont les hommes libres, et c'en était assez de cette lacune pour me rendre à jamais misérable : je n'avais pas la liberté', la liberté de travailler pour moi-même
et non pour un maître ; de suivre ma voie, au lieu de pâtir à son bénéfice et à son ordre : cette liberté allège 1rs plus lourds fardeaux. Il connaît bien peu la nature humaine, celui qui n'a pas découvert que l'homme aime mieux geler et être affamé à sa guise qu'être nourri, habillé et travailler à contre-cœur.
J'étais malheureux, car je n'avais aucun sujet d'espérance ni de raisonnable désir. J'étais esclave, et les lois ne m'ouvraient aucune chance d'émancipation. Tous les efforts du monde n'eussent pu améliorer ma condition ; tous les efforts du monde n'eussent pu m'empêcher de retomber, demain peut-être, au pouvoir d'un nouveau maître aussi déraisonnable et aussi inhumain que peut l'être un homme voué aux mauvaises passions, dont le cœur est impitoyable. L'avenir ne m'offrait que chances défavorables; je pouvais, comme tant d'autres, périr de froid, ou de faim, ou d'une balle, ou bien encore sous le fouet, être pendu, peut-être, sans juges ni jury. Mais d'améliorer ma condition, je n'avais ni possibilité ni espoir. J'étais un prisonnier à vie, pour le moment ne manquant pas de nourriture ni d'habits, mais sans la moindre perspective de libération. Susceptible, de plus, à tout instant, de changer de propriétaire, de souffrir de la faim et du froid, de trembler quotidiennement sous le fouet, j'étais déshérité de toutes ces espérances et de tous ces désirs qui sont le principal mobile de l'action humaine. Je ne pouvais pas songer à posséder jamais une chaumière, si humble qu'elle fût, mais ma propriété ; un seul acre de terre, nu, stérile peut-être, mais m'appartenant en propre. Je ne pouvais ni me marier — pauvre Cassy! — ni avoir des enfants dont, plus tard, l'affection eût été la consolation et le soutien de ma vieillesse. Mes enfants, arrachés des bras de leur mère, pouvaient être vendus au marchand d'esclaves; la mère pouvait avoir, le même sort, et moi rester seul, désolé, vieux et sans appui. Tout ce qui affermit le bras de l'homme libre et réjouit son cœur n'existait pas pour moi. Je travaillais, mais pour éviter le fouet; le
CIIAPITHK XV. 91
manque d'initiative m' énervait, et chaque coup fle bêche me coûtait un uouvel <'t pénible effort.
Il faut le dire aussi : l'humanité, ou, pour mieux dire, l'intelligence de ses propres intérêts qui distinguait M. Thornton, m épargnant a ses esclaves les misères de la faim et de la oudité, exposait ceux d'entre eux que l'ignorance et La .servitude n'avaient pas complètement abrutis, à d'autres <-t non moins cruelles souffrances. Si nous n'avions été qu'à moitié nourris et demi-nus, comme les esclaves des habitations voisines, comme eux, du moins, nous eussions eu l'excitation au pillage; nous aurions eu quelque moyen de développer nos facultés dans un intérêt propre, en combinant des plans et stratagèmes pour accroître nos portions congrues par le vol.
Mais la maraude était peu en honneur à Oakland; L'appâi in était trop minime et le risque trop grand, car, si l'on était pris, on était sûr d'être vendu. Nous n'avions pas besoin d'argent ; qu'en eussions-nous fait? nous avions le couvert et la nourriture à souhait. Le whisky était la seule jouissance qui nous manquât, et nous étions assez riches pour nous en procurer sans recourir au vol. Le major Thornton nous allouait à chacun une petite pièce de terre, c'est l'habitude partout; mais, ce qui ne Lest pas, c'était de nous allouer, comme faisait le major, le temps de la mettre en culture. Il stimulait d'ailleurs notre industrie agricole en nous achetant nos produits, non pas, comme partout, à un prix dérisoire, mais à leur valeur vraie, au cours du jour.
Je regrette d'avoir à le dire, mais il est trop vrai que les gerfs du major Thornton, comme tous les esclaves qui en ont le moyen et l'occasion, s'adonnaient à l'ivrognerie. Notre maître avait soin seulement que le whisky ne nuisit point à la Iiougne. S'enivrer avant la fin de la tâche était chez lui un délit grave. Mais, après la journée de travail, nous avions la liberté de boire tout notre soûl, pourvu que nous fussions sur pied le lendemain, de grand matin. Le dimanche n'était pour nous qu'une grande orgie.
Jusqu'à ce jour, j'avais rarement bu ; mais, à Oakland, je commençai de rechercher avidement tout ce qui pouvait soutenir mes esprits défaillants, relever mon àme engourdie. Le whisky remplissait assez bien cet objet. Dans cette espèce de dilatation mentale que détermine l'ivresse, dans cet oubli du passé et du présent, dans cet éphémère rayon dont elle pare l'avenir, je trouvai un délire que je me hâtai de renouveler et dont bientôt je fus incapable de me passer. La réalité ne m' apparaissait que sombre, menaçante, lugubre; l'action m'était interdite, le désir défendu, l'espérance enlevée. Je fus contraint d'en appeler aux illusions et aux rêves. L'ivresse, qui abaisse l'homme libre au niveau de la brute, élève au contraire ou du moins semble élever l'esclave à la dignité d'homme. Elle devint bientôt mon seul plaisir, et je m'y livrai avec excès. Chaque soir, mon travail fini, je m'enfermais tète à tête avec ma bouteille. Je buvais solitairement; car, bien qu'aimant l'excitation de l'ivresse, j'en sentais fort bien le côté bestial et la frénésie insensée, et je craignais d'en montrer en ma personne le spectacle à mes compagnons d'infortune. Mais ma précaution fut plus d'une fois vaine. Dans le délire de l'ébriété, il m'arrivait d'oublier mes résolutions, de tirer les verrous que j'avais soigneusement assujettis, et d'aller me mêler à la réunion que je désirais éviter.
Un dimanche, entre autres, j'avais bu au point de n'avoir plus conscience de mes actions ni de moi-même. J'avais quitté le logis et m'étais mis en quête de compagnons avec qui continuer la débauche et en accroître la surexcitation. Mais j'étnis incapable de distinguer seulement un objet d'un autre, et, après avoir cheminé, chancelant, à quelque distance, je me laissai tomber à terre, presque privé de sens, sur la route carrossable qui conduisait à la maison du major.
J'étais déjà un peu remis et cherchais à rassembler mes esprits et à me rendre compte du lieu où j'étais, lorsque je vis mon maître à cheval, sur la route, avec deux autres gentlemen. Ils étaient comme lui en selle, et, malgré l'ivresse, je