‹ L'esclave blancChapitre 49 sur 207 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

^ is du premier coup d'oil que leur étal différai! assez peu du mien. La titubation de leur allure à cheval était chose vrai ment plaisante, el je m'attendais à toute minute à les voir désarçonnés. Je faisais ces observations tout en gisant sur le chemin, sans avoir conscience du lieu ni du danger assez grave où fêtais d'être foulé aux pieds.

Avant de m'avoir aperçu, ils étaient déjà tout près de moi. Pendant ce temps, je m'étais mis sur mon séant, et les compagnons ivres de mon maître eurent la fantaisie de me sauter comme une haie. Le major Thornton fit ce qu'il put pour les en empêcher; il réussit à arrêter l'un des deux, mais ne put saisir à temps la bride du cheval de l'autre, et celui-ci, jurant que le jeu était trop joli pour qu'on y renonçât, donna de l'éperon à son cheval et voulut exécuter le saut.

Mais le cheval ne goûta pas cette nouvelle espère de sport. En arrivant sur moi. il se cabra et jeta par terre son cavalier ivre. Les deux autres, mettant pied à terre, s'empressèrent au secours de cet ivrogne. Il n'était pas encore bien sur ses pieds qu'il commença à débiter au major Thornton un grave sermon sur l'inconvenance de permettre aux esclaves de se griser et de se coucher sur les plantations, sur les routes en particulier, pour effrayer les chevaux des gentlemen et casser le cou à ceux-ci. « C'est à vous, dit-il. que je parle, major Thornton, qui prétendez être notre modèle à tous. Si vous étiez sage, chaque fois qu'un de ces drôles a l'insolence de se griser, vous lui feriez donner quarante coups de fouet. C'est ainsi que j'en use! »

Mon maître aimait tant à prêcher sa méthode d'exploitation et sa discipline particulière, qu'il ne s'inquiétait pas toujours de savoir si ses adeptes étaient en état île l'entendre. L'occasion suivante ('-tait trop belle pour qu'il la manquât, et. se frottant les mains, il dit avec un demi-sourire et beaucoup de sagacité :

« Mais, mon cher monsieur, vous savez que l'une des parties de mon programme est de laisser mes esclaves boire tant

qu'ils peuvent, pourvu que cela ne nuise point à leur travail. Pauvres diables! eelte habitude les empêche de songer à mal et les rend bientôt si stupides, qu'un enfant les conduirait. » Ici il fit une courte pause, et, de Pair d'un homme qui pose un argument sans réplique, continua ainsi : « D'ailleurs, si l'un de ces ivrognes s'avise de prendre la fuite, la première chose qu'il fait en s'en allant est de boire, et on le rattrape bien vite ! »

Bien que je fusse encore, par l'effet du whisky, hors d'état de me mouvoir, j'étais assez remis cependant pour comprendre ce que disait mon maître, et il n'eut pas plutôt fini, que, tout gris que j'étais, je pris la résolution de ne plus boire de ma vie. Je n'étais point encore assez abruti pour consentir à être moi-même l'instrument de ma propre dégradation. Ma résolution fut bien prise, et j'ai rarement touché à un spiritueux depuis ce jour.

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