CHAPITRE XVI
tin et chaque soir nous accourions autour de la maison pour savoir des nouvelles de notre maître. Nos cœurs et mis visages étaient tristes quand on uuus répondait invariablement par 1<' terrible : « Il ne va [tas mieux! » Les femmes, particulièrement, avaient toujours été traitées à Oakland avec les égards dus. mais si peu accordés à leur faiblesse el à leur sexe. On vit. à l'occasion de cette maladie, de quelle gratitude est plein le cœur d'une femme quand on la traite bien, et à combien peu de frais on peut acheter son dévouement et son affection. Il n'y en avait pas une seule sur l'habita tiim qui n'eût à cœur de contribuer par un moyen quelconque à l'allégement des souffrances de notre maître. Toutes s'acquittaient à l'envi des soins les plus répugnants, et, si jamais homme fut entouré des attentions les plus vigilantes et les plus tendres, ce fut bien le major Thornton. Mais tous nos empressements, toutes nos sympathies, tout notre chagrin et toutes nos craintes furent de peu d'effet, ha lièvre sévissait sur le patient avec une irrésistible fureur, et semblait trouver chaque jour un nouvel aliment dans la forte constitution du malade; cet aliment épuisé, ce fut l'affaire de dix jours : mon maître cessa d'exister.
En apprenant sa mort, nous nous entre-regardàmes en silence dans une consternation profonde. Une famille d'orphelins sans appui, que la mort fût venue séparer de son dernier auteur, n'eût pas été plus désolée. Les hommes pleuraient; les femmes poussaient des cris aigus, désespérés, la vieille nourrice du major, en particulier, ne voulait entendre à aucune consolation. Elle n'avait que trop raison de se lamenter. A la mort du père de son maître, elle avait été vendue avec les meubles et immeubles du défunt, au prolit des créanciers. Mais le major Thornton l'avait rachetée depuis soi s<i> premières économies, l'avait mise à la tète de sa maison, et l'avait toujours traitée avec la plus tendre affection. Aussi la vieille femme l'aimait-elle comme son enfant et pleurait-elle « son cher fils Charley, » comme elle l'appelait avec toute la pathé-
tique énergie d'une mère à la l'ois privée de son époux et du cher fruit de ses entrailles.
Nous assistâmes tous aux obsèques et suivîmes notre maître à sa dernière demeure. Le bruit sourd de la terre tombant sur le cercueil nous retentit dans l'âme à tous, et, quand la triste cérémonie fut terminée, nous demeurâmes autour de la tombe et pleurâmes. Notre chagrin était sincère, on peut m'en croire ; car c'était sur nous-mêmes que nous pleurions.
Le major Thornton, qui n'était pas marié, ne laissait pas dVnfant auquel la loi reconnût le droit de lui succéder. J'ignore s'il avait eu l'intention de tester : la soudaineté de sa mort l'en empêcha en tout cas, et son bien passa à une troupe de cousins pour lesquels je crois qu'il n'avait pas grande affection. Je n'en avais jamais vu un à Oakland, et, de mémoire d'esclave, aucun de ces collatéraux n'avait rendu visite au défunt. Ce fut ainsi que nous devînmes la propriété d'étrangers qui ne nous avaient jamais vus et que nous ne connaissions pas.
Ces héritiers légaux étaient aussi pauvres que nombreux, et naturellement fort empressés de convertir en argent la propriété afin d'arriver au partage dans le plus bref délai possible. Un ordre de la cour ou n'importe quelle autre légale autorisation fut bientôt obtenu, et la vente des esclaves affichée pour avoir lieu en la maison où siégeait la cour du comté. L'agent chargé par intérim de la gestion du domaine le fut ;mssi de toutes les formalités indispensables. On jugea convenable de ne pas nous instruire de ce qui allait se passer, et le secret en fut scrupuleusement gardé, dans la crainte que quelqu'un de nous ne s'enfuît.
La veille du jour fixé pour la vente, on nous réunit. Les hommes et les femmes valides furent enchaînés les uns aux autres, et on leur mit les menottes. Quelques vieilles gens et les enfants en bas âge furent chargés sur une charrette. Le reste, hommes, femmes et enfants, fut poussé en avant, pêlemèle comme un bétail. Trois gaillards à cheval, munis du