CHAPITRE XVII
Nous fûmes jetés dans la cour de la prison, fermée par une solide porte, constellée de gros clous de fer. Les pesants cadenas de celle de la prison furent défaits, et Ton nous poussa en dedans sans autre cérémonie. Un pâle rayon de lune glis-
sait à ce moment à travers les fenêtres étroites et grillées de notre geôle ; mais il s'écoula quelque temps avant que je pusse distinguer un objet d'un autre; lorsque, à la longue, mes yeux se furent habitués à l'obscurité, je me trouvai entouré d'une certaine quantité d'êtres humains, hommes et femmes, pour la plupart de dix-huit à vingt-cinq ans, serrés et entassés sur le plancher nu.
En nous voyant entrer, beaucoup se levèrent, et, se pressant autour de nous, nous demandèrent qui nous étions, d'où nous venions? Ils semblaient heureux de tout ce qui rompait la monotonie de leur emprisonnement. Mais, fatigués et épuisés, nous n'étions pas d'humeur très-communicative; et, nous laissant tomber sur le plancher, nous ne tardâmes pas, malgré les miasmes putrides d'une atmosphère empestée, à nous anéantir dans un profond sommeil. Ce repos est la meilleure consolation des misérables, et il a cela de bon, au moins, qu'il visite plus volontiers les paupières des opprimés que celles des oppresseurs. J'ai peine à croire qu'aucun membre delà raison commerciale Savage, Brothers et Cie ait aussi bien dormi cette nuit que la moins paisible de leurs nouvelles victimes.
Le jour venu, on ouvrit la porte de la prison, et nous eûmes le droit d'aller et de venir dans l'enclos qui environnait notre geôle. On nous distribua les maigres rations de pain de seigle que nous allouait la ladrerie de nos maîtres, aussi riches qu'intéressés. Mon repas fait, je m'assis sur In terre et observai la scène que j'avais devant les yeux. A peu d'exceptions près, les prisonniers étaient réunis en groupes de deux ou trois, ou plus nombreux. Il y avait plus d'hommes que de femmes, bien que cette dernière partie de la triste assemblée eût reçu un renfort assez considérable par suite de notre arrivée. Les nouvelles venues étaient fort recherchées et recevaient à chaque instant la proposition d'entrer dans des unions temporaires, destinées à durer autant que le séjour commun dans la prison. La plupart des femmes que nous y trouvâmes avaient déjà formé des alliances de cette sorte.