CHAPITRE XVII
Ces faciles amours allaienl leur train, quand un grand gaillard, jeune el d'une physionomie divertissante, s'arma d'un violon à trois cordes, et, après un courl prélude, entama un air enjoué. Il se vit bientôt entouré d'un groupe compacte de prisonniers, qui se divisèrent en couples, el commencèrent à danser. Le ménétrier, prenant feu à son mélodieux office, accélérait sans fesse le mouvement, et les danseurs , avec des rires, des cris et toutes les marques do la gaieté la plus bruyante, se démenaient pour suivre l'air.
(l'est ainsi que les hommes, quand la source naturelle de la joie leur manque, tâchent de se tromper par des stimulants artificiels. Le plus souvent, hélas! nous dansons et chantons, non que nous soyons gais, mais pour le devenir, et nos réjouissances sont moins souvent le signe et l'expression du plaisir que le masque de la fatigue et de la peine, la vibration décevante d'un cœur souffrant.
La réunion tout entière ne se joignit point aux danseurs. 11 se trouva que ce jour-là était un dimanche, et une partie *\r< prisonniers se faisait scrupule de danser ce saint jour, sinon même dans la semaine. La fraction plus rassise de la société s'était groupée dans un angle opposé du préau. Là, un jeune homme à l'air calme, d'une belle et intelligente figure, monta sur une barrique vide, et, tirant de sa poche un livre d'hymnes, entonna un psaume méthodiste. Sa voix était douce, son chant n'avait rien dé désagréable. Bon nombre de fidèles se joignirent à lui, et l'hymne, psalmodiée en chœur, couvrit presque le raclement du violon avec les rires et les cris de joie des danseurs. Je remarquai que beaucoup de ces derniers jetaient à la dérobée des regards sur les chanteurs, et le psaume n'était pas fini que la plupart des femmes avaient quitté la danse et étaient venues se mêler au groupe entourant le prêcheur. Le chant terminé, il récita les prières. Il joignait les mains et les levait tour à tour au ciel, et s'exprimait avec une facilité, une chaleur et une onction, qu'un vrai ecclésiastique, s'adressant aux fidèles du haut de la chaire rembourrée, n'a
pas toujours à son service. Les larmes baignaient plus d'un visage, les gémissements et les soupirs parfois étouffaient presque la voix du prédicateur. Peut-être ces démonstrations sympathiques étaient-elles de pure commande, et n'avaientelles pas plus de sincérité que les simagrées des clercs de la paroisse dans les offices angïieans. Pourtant, je dois dire qu'elles avaient souvent un air de spontanéité qui semblait émaner de l'âme et pouvait passer pour un hommage instinctif et involontaire rendu à la ferveur et à l'éloquence du prêcheur.
Vint ensuite l'exhortation. Le texte était tiré de Job, et le prédicateur aborda le thème connu de la patience. Mais, comme tous les orateurs ignorants et illettrés, il s'écarta bientôt de son point de départ, passant d'un sujet à un autre, sans beaucoup de méthode ou de liaison. Quelques éclairs de jugement brillaient dans celte logomachie, mais ils s'éteignaient promptement dans un flot d'absurdités. Le tout formait la plus étrange macédoine, mais était débité avec une volubilité, une véhémence et une force, qui semblaient produire le plus grand effet sur l'esprit des auditeurs. En peu de temps, il les eut enlevés à un degré de surexcitation qui dépassa de beaucoup celui des danseurs de l'extrémité opposée. Le groupe de ceux-ci diminuait à vue d'œil, et le violon faiblissait d'instant en instant, jusqu'à ce qu'enfin le joueur, laissant là son instrument, vînt lui-même, avec le petit nombre d'adhérents qui lui restaient, grossir l'auditoire d'un exécutant dont la puissance attractive était si supérieure à la sienne propre.
Pendant le sermon, les gémissements et les cris de miséricorde et d'amen devenaient de plus en plus fréquents et bruyants, et beaucoup des assistants, emportés par l'émotion, ou du moins voulant sembler tels, se précipitaient à plat ventre sur le sol, et là hurlaient et se plaignaient comme possédés du démon. Si puissante était la contagion, si fort le sympathique entraînement de ce délire spirituel, que moi-même,