‹ L'esclave blancChapitre 61 sur 207 · CHAPITRE Wlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Wlll

vaisseau allait être réduit eu pièces. Le tumulte qui régnait sur le pont, le craquement des agrès, les cris des matelots, le gémissement de la barre, Rajoutaient pas peu à nos terreurs bien concevables. Nous nous aperçûmes bientôt que la cale se remplissait d'eau : le navire avait une voie; les écou tilles fuient ouvertes, et Ton nous manda sur le pont. On nous enleva nos menottes et l'on nous employa à pomper.

Je ne saurais dire si c'était matin ou soir, car l'ouragan soufflait depuis longtemps, et, depuis qu'il avait commencé, nous n'avions pas mis les pieds sur le pont. Il ne faisait pas cependant tout à l'ait noir. Une lueur douteuse et sinistre suffisante pour éclairer notre triste situation, et plus effrayante peut-être que l'obscurité complète, planait sur l'Océan. A. quelque distance, les énormes lames noires, couronnées d'une écume bleu pâle, semblaient s'animer, se ruer sur nous comme les monstres de l'abîme; de plus près, la terreur n'en était pas moins grande : tantôt nous plongions dans un horrible gouffre, entre des avalanebes liquides qui semblaient prêtes à nous ensevelir, et tantôt nous montions au sommet (Tune vague d'où nous ne voyions, tout autour, qu'effroyable tumulte d'eaux sombres et tempétueuses. Pour qui n'avait pas vu la mer jusqu'à ce jour, c'était un terrible début, et, en la regardant alors, épouvanté, je ne me doutais guère que. par la suite, je trouverais en elle ma plus sûre et ma plus fidèle amie.

Un naufrage total menaçait le brick. Notre mât de misaine gisait brisé sur le pont, et le bâtiment penchait sur l'amure de tribord, malgré tous les ris pris dans les huniers. Je ne connaissais pas alors tous ces termes maritimes; c'est depuis, seulement, qu'ils me sont devenus familiers. Mais toute cette scène est encore distincte dans mes souvenirs, comme si le tableau en était devant mes veux.

Maigri1 tous nos efforts, le navire emplissait; le capitaine jugea bientôt impossible de maintenir le brick à flot. Il lit donc ses préparatifs pour le quitter. Lui et les maîtres s'ar-

nieront de sabres et de pistolets; deux ou trois hommes do l'équipage reçurent des coutelas. Une lame avait emporté la chaloupe par-dessus le bord ; mais ils réussirent à se rendre maîtres du petit canot, qui fut descendu â la mer par le coté de la quille opposé au vent. L'équipage s'embarquait déjà que nous n'avions pas encore conscience de ce qu'ils allaient faire; mais, comprenant enfin (pic nous étions abandonnés, nous nous ruâmes frénétiquement vers le canot et demandâmes que l'on nous reçût aussi à bord. C'était chose prévue, et l'équipage s'était mis en mesure d'y répondre. Nous fûmes accueillis à coups de pistolets, et plusieurs d'entre nous furent en outre blessés grièvement par les coutelas des marins. En même temps, ils nous crièrent d'attendre, et que l'on nous prendrait dès (jue tout serait disposé. Terrifiés et abandonnés, nous doutâmes un instant de ce qu'il fallait faire. Les matelots profitèrent de cet instant de répit pour se précipiter dans le canot.

— Lâchez! cria le capitaine; les marins se courbèrent sur leurs rames, et le canot quittait le brick avant que nous fussions revenus de notre courte et funeste hésitation.

Nous poussâmes une clameur, ou pour mieux dire un hurlement de désespoir, en nous voyant ainsi abandonnés, et trois ou quatre pauvres diables, cédant à l'impulsion du moment, se jetèrent à l'eau dans l'espoir de rattraper le canot. Tous furent engouffrés presque instantanément sous d'énormes masses liquides ; un seul surnageait, homme de taille herculéenne, qui, luttant avec le courage du désespoir contre la mort imminente, et s'élevant au-dessus des vagues qui remportèrent au loin, se trouva en un instant toucher juste à l'arrière du canot, et, tendant la main, il saisit le gouvernail. Le capitaine, qui tenait la barre, prit un pistolet et fit feu contre le nageur. Un cri de détresse domina le tumulte de la tempête, ce fut l'affaire d'un moment : l'homme disparut, et on ne le revit plus.

11 est impossible de donner une idée de la confusion et de la terreur qui régnaient à bord. Les femmes, tantôt criant, tantôt se répandant en prières, étaient folles de désespoir.

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