CHAPITRE XIX
mais qui, selon toute apparence, n'était ni assez fort ni assez
durable pour lui l'aire traiter ><■- sen items autrement que ne les traitaient ses \ nisins. Tout le monde a des accès de bonté, mais ce ne sont pas des garanties contre nu mépris habituel des droits el des sentiments de ceux qui n'ont pas la permission de se protéger eux-mêmes, et qui ne sont protégés ni par les lois, ni par l'opinion publique.
Je fus acheté par un agent de M. James Carleton, de Carleton-Hall, dans l'un des comtés septentrionaux de la Caroline du .Nord, et je ne tardai pas à être envoyé, avec deux ou trois de mes compagnons, à la plantation de noire nouveau maître
Après un voyage de quatre ou cinq jours, nous arrivâmes à Carleton-Hall. C'était, comme tant d'autres résidences de planteurs américains, une mesquine maison qui n'annonçait que peu ou point de luxe et de confort. A une petite distance de la maison était le quartier des domestiques, misérable amas de cabanes en ruines, entassées sans aucun ordre, et presque ensevelies sous les mauvaises herbes qui s'élevaient autour
d'elles.
Bientôt après notre arrivée, nous lûmes conduits en présence de notre nouveau maître, qui nous examina un à un et s'enquit de nos diverses capacités. Ayant appris que j'avais été dressé' au service de la maison, et étant satisfait, à ce qu'il dit. de mes manières et de mon apparence, il m'annonça qu'il me [irendrait à son service pour remplacer son valet de chambre John, qui ('tait devenu un si incorrigible ivrogne, qu'il avait été obligé de l'envoyer travailler aux champs.
J'étais assez satisfait de cet arrangement; car, en général. 1 : esclaves employés au service de la maison sont infiniment mieux traités que ceux qui sont employés aux travaux des champs; ils sont mieux nourris, mieux vêtus, et leur besogne est moins rude. Ils sont sûrs d'avoir les miettes qui tombent de l,i table de leur maître, et. comme ses yeux et ceux de ses convives sei aient blesses par la vue de haillons malpropres dans la salle à manger, les domestiques sont bien
habillés, moins, il est vrai, dans leur propre intérêt que par égard pour la vanité de leur propriétaire. Comme c'est une affaire d'ostentation d'avoir une maison pleine de domestiques, la besogne e.st moins rude, divisée comme elle est entre tant de personnes. Une nourriture suffisante, de bons vêtements et peu d'ouvrage ne sont pas à dédaigner; mais la circonstance qui contribue principalement à rendre la condition Au domestique plus tolérable que celle du travailleur des champs est d'une autre nature : les hommes, et surtout les femmes et les enfants, ne sauraient rien avoir souvent auprès d'eux, que ce soit un chien, un chat ou même un esclave, sans y prendre insensiblement quelque intérêt, et il arrive ainsi qu'un serviteur de la maison en devient souvent le favori, et finit, pour si peu que ce soit, par être considéré comme de la famille.
C'est là le point de vue le plus supportable, — le seul, à vrai dire, — sous lequel l'esclavage puisse être-présenté ; et c'est en fixant résolument leurs yeux sur les cas assez rares de cette espèce, et en les fermant avec non moins de résolution sur toutes les horreurs et énormites inhérentes à l'esclavage, que de hardis sophistes ont eu le courage d'en faire l'éloge.
Toutefois, cette condition, quoique la meilleure, est encore trop misérable pour être endurée. S'il est de bons maîtres et de bonnes maîtresses, il arrive trop fréquemment que le maître est un tyran capricieux et la maîtresse une pie-grièche maussade. Le pauvre domestique esta toute heure en butte à une série de durs reproches et d'aigres réprimandes qui menacent toujours d'aboutir à la torture du fouet, et qui. pour un être doué d'un peu de cœur, sont plus pénibles que le fouet lui-même. Et tout cela, sans espoir ni chance de remède. Le maître et la maîtresse s'abandonnent sans contrainte à leur mauvaise humeur; l'esclave est à eux, et ils peuvent ' le traiter comme bon leur semble : il n'a rien à attendre, ni de lui-même, ni des autres.
M. CarletOD, tout en ayant la plupart des idées des plan-