CHAPITRE XIX. llî
leurs ses confrères, différait de la plupart d'entre eux sous un rapport frappanl : il était zélé presbytérien et très-chaud partisan de la cause de la religion. Si quelqu'un lui eût dit «j iui tenir des hommes en esclavage était une haute offense envers la religion et la morale, quelle eût été sa réponse1? Sun coeur aurait-il reconnu une vérité si conformé ;'i tout sentimenl généreux'.' J'ai bien peur que non ; je crains que sa réponse n'eût été fort semblable à celle de ses confrères qui ne se piquent pas particulièrement de piété. Avec la conscience de ses torts, mais avec ta détermination de ne les point admettre, il se serait emporté, aurait parlé des <( droits sacrés de la propriété, — pins sacrés aux yeux d'un propriétaire d'esclaves que la liberté ou la justice, — et aurait déclamé contre cette impertinente intervention dans les affaires d'autrui : — sujet sur lequel, par parenthèse, n'insistent guère que ceux dont les affaires souffrent difficilement l'examen.
M. Carleton, quoique zélé presbytérien, avait, comme je l'ai dit. à peu près la manière de voir et de sentir des autres planteurs. Il en résultait que son caractère, sa conversation et sa conduite, étaient pleins d'étranges contrastes, et présentaient un mélange incongru de matamore et de puritain. J'entends par matamore un esprit de bravade et de violence, cette disposition à régler toutes les contestations avec le pistolet, qui est si commune, je pourrais dire si universelle, dans les États du sud de l'Amérique. Avec toute sa piété, M. Carleton parlait aussi souvent de tirer sur les gens que s'il eût été un assassin de profession.
Comme j'avais l'honneur de servir M. Carleton à table, et l'avantage d'écouter chaque jour sa conversation, je ne tardai p,is à comprendre parfaitement son caractère. — aussi parfaitement du moins qu'il était possible de comprendre un caractère si rempli d'inconséquences. On priait en commun chez lui soir et mutin, avec la [dus minutieuse régularité. Il priait longtemps et avec ferveur, et à deux genoux. Il suppliait ave< une ardeur particulière le ciel de répandre partout l'Evangile;
riO L'ESCLAVE BLANC.
il demandait avec instance que, puisque tons les hommes étaient enfants du même Dieu, ils devinssent promptement enfants de la même foi. Cependant, non-seulement les esclaves de la plantation n'étaient jamais invités à se joindre aux pratiques religieuses de la famille, mais les domestiques euxmêmes en étaient exclus. La porte était fermée; — et, au moment même où le dévot M. Carleton prétendait se prosterner dans la poussière devant son Créateur, il avait un sentiment trop prononcé de sa propre supériorité pour permettre à ses domestiques de prendre part à ses dévotions!
Malgré cela. M, Carleton avait évidemment fort à cœur la cause de la religion, et semblait prêt à lui sacrifier sa fortune et lui-même. Il y avait peu d'ecclésiastiques dans la partie du comté où il résidait, et son zèle le portait fréquemment à combler cette lacune par ses propres exhortations. Il n'\ avait même guère de dimanche qu'il n'allât prêcher quelque part dans le voisinage. Dans -un rayon de dix milles de Carleton-Hall, et dans des directions différentes, il y avait jusqu'à trois églises, de misérables petites églises en ruine, qui avaient plutôt l'air de granges abandonnées que d'édifices consacrés au culte. M. Carleton les avait fait toutes réparer à ses frais, en grande partie, — et il prêchait dans chacune d'elles de temps en temps. Mais il ne considérait pas une église comme indispensable pour faire des exbortations. L'été, il tenait souvent des meetings à l'ombre de quelque bois ou auprès de quelque source fraîche; et, l'hiver, tantôt chez lui. tantôt chez ses voisins. Il était généralement assez sur d'avoir un auditoire considérable. Cette partie de la contrée était peu habitée, et on y avait peu de distractions. On saisissait avec plaisir toute occasion de se réunir, et on paraissait peu s'inquiéter de savoir si ce serait une prédication ou un divertissement. D'ailleurs, M. Carleton était réellement un agréable orateur, et la véhémence de son débit était propre à lui attirer des auditeurs.
Us se composaient, en grande partie, d'esclaves; car, bien