‹ L'esclave blancChapitre 67 sur 207 · CHAPITRE XIX. i-2i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX. i-2i

(ju'il De crût pas devoir leur permettre de prendre pari à ses dévotions particulières, il ne s'opposait pas à ce qu'Us vinssent

grossir son auditoire et donner une sorte d'éclat à ses séances publiques. Souvent même, vers la lin de ses sermons, il daignait ajouter quelques phrases à leur intention. Le changement qui s'opérait alors dans son débit était suffisamment visible. L'expression de « chers frères, » qu'il avait répétée à tout instant dans la première partie, était tout à coup laissée de côté. Le prédicateur prenait un air de condescendance, de patronage, et informait brièvement et sèchement ceux de ses auditeurs, « que Dieu avait faits pour être domestiques, » que leur seul espoir de salut était dans la patience, l'obéissance, la soumission, le zèle et la subordination. Il les mettait fortement en garde contre le vol et le mensonge, « péchés auxquels ils étaient si sujets! » et s'étendait au long sur le crime et la folie d'être mécontents de leur condition. Tout cela était applaudi par les maîtres comme une doctrine très-orthodoxe et très-propre à être prèchée à des domestiques. Ceux-ci la recevaient eux-mêmes avec une soumission apparente que démentaient leurs cœurs. Et il n'est pas fort étrange, vu les doctrines qu'il leur prêchait, que la plupart des esclaves convertis par M. Carleton fussent des hypocrites qui faisaient de la religion un manteau pour cacher leur coquinerie. 11 y avait, par le fait, beaucoup de vrai dans l'observation d'un des voisins de M. Carleton, qui disait que la plupart des esclaves, dans cette partie du pays, n'avaient pas du tout de religion, et que ceux qui prétendaient en avoir étaient pires que les autres. Comment pouvait-il en être autrement, lorsque, au nom vénérable de la religion, on leur prêchait une doctrine qui. non contente de demander de temps en temps une victime humaine, exigeait le sacrifice perpétuel d'une moitié de la communauté?

Hélas! ô christianisme! à quoi te servent ta sollicitude pour les pauvres, ta tendresse pour les opprimés, tes principes d'amour fraternel? Le serpent sait extraire du poison de la

nature inoffensive de la colombe. Les tyrans de tous les siècles et de tous les pays ont réussi à prostituer le christianisme, à en faire l'instrument de leurs forfaits, la terreur de leurs victimes et l'apologie de leur oppression ! Et jamais ils n'ont manqué de prêtres complaisants et de prophètes menteurs pour les applaudir, les encourager et les soutenir!

Quelque peu <le goût que pussent ;ivoir les esclaves pour les doctrines de M. Carleton, — (pie réfutaient instinctivement leurs propres cœurs, — ils aimaient à assister à ses prédications. C'était une diversion à l'éternelle monotonie de leur existence, et elles leur fournissaient une occasion de se réunir après le meeting et de se divertir entre eux. Cette récréation était, selon moi, le meilleur résultat de la peine (pie se donnait M. Carleton; mais certains gentlemen, qui redoutaient toute assemhlée d'esclaves, comme une source de mécontentement et de conspiration , condamnaient hautement ces meetings, sous le prétexte hypocrite d'être choqués des violations du dimanche dont ces meetings fournissaient l'occasion !

M. Carleton était président d'une société biblique, et était rempli de zèle pour la propagation universelle du saint livre. Je découvris bientôt néanmoins qu'excepté moi il n'y avait pas sur la plantation, ni même dans tout le voisinage, un seul esclave qui sut lire; et, qui plus est. j'appris «pie M. Carleton (;tait très-opposé à ce qu'on le leur enseignât.

Il est un autre point de vue sous lequel le système d'esclavage domestique qui règne en Amérique se présente comme dépassant toutes les autres tyrannies, et trahissant un esprit infernal qui répugne à la pensée. M. Carleton croyait, et l'immense majorité de ses concitoyens croit aussi, que la Bible contient une révélation divine des choses essentielles au bonheur éternel de l'homme. Dans cette croyance, et animés d'un haut esprit de philanthropie, ils ont formé des sociétés, — et M. Carleton en présidait une, —et ils ont contribué de leur argent, — et M. Carleton le faisait très-libéralement. —

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