CHAPITRE
d'assister dévotemenl à ceui où les domestiques étaienl admis. Personne ne fut jamais moins porté que moi à l'hypocrisie. Mais l'astuce est la seule ressource d'un esclave, et j'avais appris depuis longtemps à pratiquer une foule de ruses, que, tout en les méprisant, je trouvais souvent fort utiles.
J'avais lieu maintenant de recourir à ces ruses, et j'usai si liieii de flatterie, que je me conciliai promptement la bienveillance de mou maître, et qu'avant longtemps j'occupai le poste de domestique de confiance. C'était une position considérable, et, après le contre-maître, j'étais décidément le personnage le plus important de l'endroit. Mes fonctions consistaient à faire le service particulier de mon maître, à l'accompagner à cheval aux meetings, à porter son manteau et si Bible, et à prendre soin de son cheval; car, entre autres choses, M. Carleton était connaisseur en chevaux, et il n'aimait pas à confier le sien à la négligence et à la maladresse habituelles îles grooms de ses voisins.
Mon maître eut bientôt découvert mes talents en fait de lecture et d'écriture, — car je trahis par inadvertance un secret que j'avais résolu de garder. D'abord, il en parut mécontent; mais, comme il ne pouvait pas me les faire perdre, il se détermina à en tirer parti. 11 avait beaucoup d'écritures à faire, et il m'employa comme copiste. En ma qualité de secrétaire, lorsque mon maître était occupé, j'étais souvent appelé' à délivrer des passes. Cela augmenta beaucoup mon importance, et mes camarades commencèrent à me considérer comme le premier après « maître. »
M. Carleton était naturellement bon et humain, et. quoique ses accès subits d'impatience et de mauvaise humeur lussent souvent assez fâcheux, cependant, si on le ménageait, ils ne duraient pas longtemps eu général; et, comme s'il s'était reproché de n'avoir pas plus d'empire sur lui-même, il montrait, à leur suite, [dus d'affabilité et d'indulgence qu'à l'ordinaire, .le sus bientôt le prendre comme il [allait, et j'avançais chaque jour dans sa laveur.
J'avais passablement de loisir, et je trouvais moyen de l'employer innocemment et agréablement. M. Carleton avait une bibliothèque, chose fort inusitée chez un planteur de la Caroline du Nord. Cette bibliothèque pouvait contenir de deui à trois cents volumes. Elle faisait l'admiration de tout le pays d'alentour, et no contribuait pas pou à faire à son possesseur une réputation d'homme très-instruit. Ma position de domestique de confiance m'y donnait un libre accès. La plupart des volumes traitaient de théologie; niais il y en avait d'autres d'un genre plus attrayant, et je pouvais, de temps en temps et à la dérobée, — car je n'aimais pas qu'on me vît lire autre chose que la Bible, — satisfaire le goût pour l'instruction que j'avais contracté dans mon enfance, et (pie toutes les dégradations de la servitude n'avaient pas entièrement détruit en moi. Tout bien considéré, je me trouvais dans une meilleure situation que je ne l'avais jamais été depuis la mort de mon premier maître.
J'aurais voulu, dans leur-intérêt comme dans le sien, que tout le reste des esclaves de M. Carleton eussent été aussi bien traités que moi. Ceux qui étaient attachés au service de la maison, il est vrai, n'avaient pas à se plaindre, si ce n'est de ces maux inséparables de la servitude et que nulle indulgence de la part du maître ne saurait empêcher. Mais les ouvriers de la plantation, — au nombre d'une cinquantaine, — étaient dans une condition hien différente. M. Carleton, comme une grande partie des planteurs américains, n'entendait rien à l'agriculture, et n'en avait aucunement le goût. 11 ne s'était jamais occupé des affaires de sa plantation; sa jeunesse avait été fort dissipée, et, depuis sa conversion, il s'était entièrement voué à la cause de la religion. Naturellement ses affaires de ce genre et tout ce qui y avait rapport étaient complètement aux mains de son contre-maître, qui était fin, intelligent et bien au fait de la besogne ; mais chef sévère, acariâtre, et, m tous les bruits étaient vrais, ayant une très-faible dose de probité. M. Warner,— c'était le nom du oontre-maître, — ; avait