CHAPITRE XX
été engagé à « 1 ♦ ■ > conditions qui, bien que ruineuses pour le planteur el pour sa plantation, étaient fort communes dans la Virginie el dans les Carolines. Au lieu de recevoir un salaire régulier en argent, il prenail une portion de la récolte II était donc de smi intérêt <l avoir la récolte la plus abondante possible, sans égard aux moyens d' 3 parvenir. Que lui importait que les terres lussent épuisées et les esclaves accablés de lourdes taches et Je travaux déraisonnables ï ni le> terres, ni les esclaves ne lui appartenaient, et si dans dix ou douze ans, — à peu prés le temps qu'il aurait passée Carleton-Hall, il pouvait leur ôter toute leur valeur, le profit serait pour lui et la perte jour son patron. Ce but désirable, il semblait assez près de l'atteindre. Les terres de Carleton-Hall n'avaient jamais été cultivées, vraisemblablement, avec quelque habileté; mais M. Warner axait poussé le procédé de l'épuisement jusqu'à sa dernière limite. Les champs, l'un après l'autre, avaient été a retournés, » comme ils disent. — c'est-à-dire laissés, sans culture et sans baies, se couvrir de genêts et servir de pâture à tout le bétail du voisinage. D'année en année, de nouvelles terres axaient été exposées au môme procédé d'épuisement, qui avait détruit les champs déjà abandonnés, — jusqu'à ce qu'enfin il ne resta plus aucune terre vierge sur la plantation.
Alors M. Marner commença à parler de sa démission, et ce ne fut qu'à force de sollicitations, et en lui assignant une plus forte part dans le produit fort amoindri, que M. Carleton le décida à demeurer encore une année.
Mais ce n'était pas seulement la terre qui souffrait. Les esclaves étaient soumis au même procédé d'épuisement, et, tant par l'excès du travail, l'insuffisance de la nourriture, que par une sévérité pleine de caprice, ils l'taient devenus mécontents, maladifs et propres à peu de chose. Il \ en axait toujours deux ou trois d'évadés, — et parfois beaucoup plus. — qui erraient dans les bois; et cela donnait lieu à de nouveaux tracas et à des ligueurs nouvelles.
M. Carleton avait expressément ordonné de distribuer à ses serviteurs une ration de maïs et surtout de viande, ce qui, dans cotte partie du monde, était regardé comme une grande libéralité*; et je crois que, si nous avions reçu fidèlement la ration, le plus vigoureux d'entre nous aurait eu pour sa part la moitié autant de viande environ qu'en consommait la plus jeune tille de M. Carleton, enfant de dix à douze ans. Mais. si les esclaves étaient dignes de foi. ni les balances de M. Warner, ni ses mesures n'étaient très-exa&es ; et. à les entendre, tout ce qu'il pouvait soustraire à leur ration de la semaine allait grossir sa part dans le produit annuel de la plantation.
Une ou deux fois, des plaintes avaient été portées à M. Carleton; mais il n'avait pas daigné les examiner. M. Warner, disait-il, (;tait un honnête homme et un chrétien. — C'était en effet sa réputation de chrétien qui avait été sa première recommandation auprès de son patron, — et ces propos calomnieux étaient dus à l'animosité que les esclaves, ressentent toujours contre le surveillant qui les oblige à faire leur devoir. Cela pouvait être; je ne prétends pas positivement dire le contraire. Cependant, je sais que ces imputations d'improbité n'étaient pas bornées à la plantation, et qu'elles circulaient assez librement dans le voisinage ; et, s'il n'était pas un coquin, M. Carleton, par sa confiance sans limite, sans soupçon et sans prudence, faisait de son mieux pour le rendre tel.
Que les esclaves fussent ou non frustrés de leur ration, toujours est-il incontestable qu'ils étaient accablés de travail et durement traités. M. Cartelon prenait toujours le parti de son contre-maître, et avait coutume de soutenir qu'il était impossible de mener une plantation sans être très-sévère et sans user fréquemment du fouet; et pourtant, comme il avait bon cœur, il était peiné lorsqu'il s'en présentait quelque occasion sérieuse. Mais il était souvent hors de chez lui, par conséquent, fort peu au fait de ce qui s'y passait; et le reste du temps, soigneux de ménager sa sensibilité, le contre-maître avait défendu, sous les peines les plus sévères, qu'il appliquait