CHAPITRE XX
avec une rigueur impitoyable, de jamais rien rapportera la maison de oe qui se faisait sur la plantation. Par ce moyen ingénieux, quoique très-commun, M. Warner n'en faisait qu'à sa tête, lui réalité, M. Garleton avait aussi peu d'autorité sur sa
plantation que sur aucune autre du comté, et il ne la connaissait pas davantage.
Dans sa jeunesse, mon maître avait parié au\ courses de chevaux et aux tables de jeu, et jeté son argent par les fenêtres de mille manières absurdes. Depuis qu'il était devenu dévot,
il avait cessé ces dépenses-là, mais il en faisait d'autres. Ce n'était pas une faible somme qu'il consacrait chaque année à acheter des Bibles, à réparer des églises, et autres pieux objets. Depuis plusieurs années son revenu avait été en diminuant, mais sans qu'il eût diminué en proportion de ses dépenses. Comme conséquence naturelle, il s'était fort endetté. A mesure qu'il s'appauvrissait, son contre-maître s'était enrichi. Ses terres et ses esclaves étaient grevés d'hypothèques, et il commençait à être tourmenté par l'officier du shérilï. .Mais ces perplexités ne lui faisaient point abandonner ses travaux spirituels, et il les poursuivait même avec plus de diligence qu'auparavant, s'il est possible.
Il y avait six à sept mois que je vivais chez lui, et j'étais complètement en faveur, lorsque, un dimanche matin, nous partîmes ensemble pour un endroit situé à huit milles de distance, et où il n'avait pas prêché depuis que j'étais à son service. Le meeting avait lieu en plein air; cependant l'endroit était joli et tout à fait convenable, car c'était un petit tertre parsemé ça et là de vieux chênes touffus. Leurs branches, qui s'étendaient au loin, donnaient une ombre épaisse, sous laquelle il n'y avait pas d'autre végétation qu'une espèce de gazon qu'on rencontre fréquemment dans ce pays. Presque au sommet du tertre, quelqu'un avait placé des bancs grossiers, et, adossé à l'un des plus grands arbres, était un informe petit échafaudage où étaient une ou deux chaises, et qui paraissait destiné' à servir de chaire.
Tout un escadron de ehevaux, et jusqu'à dix nu douze voitures, étaient rassemblés au bas du tertre, et déjà les bancs étaient occupé! par une grande quantité de personnes. Le nombre des blancs, toutefois, était bien dépassé par celui i\r^ esclaves, qui formaient çà et là des groupes, la plupart clans leurs habits du dimanche, et beaucoup (Feutre eux ayant l'air fort décent. Quelques-uns, cependant, étaient fort sales et fort déguenillés; et il y avait une foule d'enfants entre deu\ âges, venus des plantations voisines, lesquels n'avaient pas même un bâillon pour couvrir leur nudité'.
Mon maître eut l'air enchanté à la vue «l'un si nombreux auditoire. Il mit pied à terre au bas de la colline, si une si petite hauteur mérite ce nom. et il me donna son cheval à garder. Je cherchai une place convenable pour attacher les chevaux; et, comme je savais que le service ne commencerait pas immédiatement, je me promenai çà et là, regardant les équipages et les assistants. Tandis que j'étais occupé de la sorte, une élégante voiture survint. Elle s'arrêta; un domestique sauta, ouvrit la portière et abaissa le marchepied. Une dame d'un certain âge, et une autre de dix-huit à vingt ans, occupaient le fond. Sur le devant était une femme que je pris pour leur femme de chambre, quoique je ne pusse pas la voir distinctement. Mon attention fut appelée ailleurs, et je me tournai d'un autre côté. Quand je regardai de nouveau, les deux dames gravissaient la butte et la femme de chambre était descendue. Je ne voyais que son dos; elle prenait quelque chose dans la voiture. L'instant d'après elle se retourna. Celait Cassy !... c'était ma femme !
Je m'élançai et la saisis dans mes bras. Elle m'avait reconnu ; et. poussant un cri de surprise et de joie, elle serait tombée si je ne l'eusse soutenue. Elle se remit aussitôt et me dit de la laisser aller; elle était venue chercher l'éventail de sa maîtresse et elle devait le lui porter en toute hâte. Elle m'engagea pourtant à l'attendre, car, si elle pouvait en obtenir la permission, elle reviendrait sur-le-champ. Elle monta