‹ L'esclave blancChapitre 78 sur 207 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

rompu de temps à autre par le chanl d'un coq nu l'aboiement d'un chien de garde. Le village se composait d'un palais de justice délabré, d'une boutique de forgeron, d'unetaverne, de deux ou trois magasins, et d'une demi-douzaine de maisons éparses. Il était situé au confluent de deux routes. L'une d'elles, elle le savait, conduisait au chemin qui allait à Baltimore. Elle s'était flattée de l'idée d'atteindre cette ville, où elle avait beaucoup de connaissances, et où elle espérait trouver de la protection et <le l'emploi. Sa chance d'y jamais arriver était très-failile : Baltimore était à deux ou trois cents milles de distance; et elle ne savait même pas laquelle i\f> routes qui se rejoignaient au palais de justice elle devait prendre. Elle ne pouvait s'en informer, demander un verre. d'eau froide, ou même être vue sur la route, sans courir le risque d'être prise comme évadée, et ramenée au maître qu'elle fuyait.

Après avoir hésité quelque temps, elle prit une des routes qui s'offraient à son choix, et marcha avec vigueur. Les émotions des deux derniers jours semblaient lui avoir donné une force surnaturelle; car, après une marche d'une vingtaine de milles, elle se sentait plus fraîche que jamais. Mais la clarté du matin, qui commençait à se montrer, lui rappela qu'il n'était pas prudent d'aller plus loin. Tout près de la route était un fourré propice, dont les arbrisseaux et les herbes étaient tout ruisselants de rosée. Elle y était à peine entrée, qu'elle le trouva assez haut et assez serré pour lui fournir une retraite suffisante. Elle s'agenouilla, et, dénuée comme elle L'était de toute assistance humaine, elle implora la protection du ciel. Après avoir fait un maigre repas, — car il était nécessaire de ménager ses provisions, — elle ramassa assez de feuilles pour se faire un lit grossier, et se mit à dormir. Les trois nuits précédentes, elle avait à peine dormi; — mais cette fois elle prit sa revanche, car elle ne s'éveilla que fort tard dans l'après-midi. Dès que le soir arriva, elle se remit en marche avec autant de vigueur qu'auparavant. Le chemin se bifurquait fréquemment; mais elle n'avait aucun moyen de

déterminer le côté qu'elle (lovait suivre. Elle prenait l'un ou l'autre, suivant que son jugement ou plutôt sa fantaisie en décidait; et elle se consolait avec L'idée qu'elle avait beau choisir bien ou mal, en tous cas elle s'éloignait toujours de Spring-Meadow.

Dans le cours de la nuit, elle rencontra plusieurs voyageurs; quelques-uns passèrent sans avoir l'air de la remarquer. Elle en aperçut d'autres à distance, et elle se cacha dans les buissons jusqu'à ce qu'ils fussent passés. Mais elle ne se tira pas toujours si facilement d'affaire : plus (Tune fois elle fut arrêtée et questionnée; heureusement elle réussit à donner des réponses satisfaisantes. A la vérité, surtout à la lueur incer taine du soir, il n'y avait rien dans son teint qui put indiquer positivement qu'elle était esclave; et. en répondant aux questions qui lui étaient faites, elle prit soin de ne rien dire qui Habit sa condition. Un des questionneurs secoua la tète et ne parut [»as satisfait; un autre resta immobile sur son cheval, et la regarda jusqu'à ce qu'elle fut bors de vue: un troisième lui dit que c'était bien louche; mais, tous trois la laissèrent passer. Elle était moins exposée à ces fâcheuses rencontres, parce que, en Virginie, les habitations ne sont pas situées, en général-, sur le bord des routes. Les planteurs préfèrent ordinairement bâtir à quelque distance; et les chemins, traversant des lieux très-élevés et très-arides, promènent le voyageur fatigué par un pays désolé, et qui semble presque inhabité. Au retour du matin, elle se cacha comme la veille, et attendit que la nuit revint pour se remettre en marche.

Elle continua de cette manière pendant quatre jours, ou plutôt quatre nuits, au bout desquelles ses provisions furent entièrement épuisées. Elle avait erré sans savoir où. et l'espoir d'atteindre Baltimore, qui avait d'abord allégé sa fatigue. s'était presque évanoui. Elle ne savait que faire; aller beaucoup plus loin sans assistance n'était guère possible. Cependant, si elle demandait des aliments ou un guide, quoiqu'elle eût quelque chance, peut-être, de passer pour une femme libre.

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