CHAPITRE XXI
réduit à un étal d'insensibilité, un message l'ut envoyé à sa Femme pour L'informer qte son mari était tombé dangereusement malade, et qu'elle eût à venir sur-le-champ. Malgré quelques dissensions domestiques, M. et mistressProctor étaient un couple très-tendre, et la brave femme, toul alarmée de cette nouvelle inattendue, se mit immédiatement en route Les conspirateurs avaient suivi leur messager et étaient cachés dans un fourré voisin de la maison épiant sou départ. A peine l'eurent-ils perdue de vue, qu'ils coururent au champ où Cassy était à l'ouvrage, lui lièrent les mains et les pieds, la mirent dans une sorre de chariot dont ils s'étaient pourvus à cet effet, et partirent aussi vite que possible. Ils voyagèrent toute la journée et toute la nuit; le matin de bonne beure, ils arrivèrent à un petit village où ils rencontrèrent un marchand d'esclaves qui en menait une bande à Richmond. Nos voleurs gentlemen eurent bientôt traité avec le marchand gentleman, et, ayant reçu l'argent, ils lui remirent la marchandise.
Il fut touché de la beauté- et de la douleur dé Cassj . et lui témoigna une bonté qu'elle n'attendait guère d'un homme de sa profession. Ses souliers et ses habits étaient presque usés: il lui en aeheta de neufs, et. comme elle était à moitié morte de fatigue, de terreur et d'insomnie, il poussa les ménagements jusqu'à attendre un jour dans le village, afin qu'elle pût se rétablir un peu avant de se mettre en route pour Richmond.
Mais elle sut bientôt qu'il attendait quelque ehose en retour de ces faveurs; lorsqu'ils s'arrêtèrent pour la nuit, après le premier jour de marche, elle reçut avis qu'elle devait partager le lit de son maître, et il lui fut expliqué quand et comment elle devait s'y rendre. Elle crut devoir mépriser cet ordre. Le lendemain matin, son maître lui demanda compte de cette désobéissance. Il lui rit au nez lorsqu'elle parla de l'immoralité de son ordre, et lui dit qu'il n'avait pas besoin qu'elle vint lui faire des sermons : il voulait bien l'excuser pour cette fois, mais elle «levait prendre soin de ne pas recommencer.
Le soir, elle reçut les mêmes ordres que la veille et n'y obéit pas davantage. Son maître, qui avait passé la moitié de la nuit à Loire et à jouer avec de joyeux compagnons qu'il avait trouvés à la taverne, furieux de ne pas la trouver chez lui comme il s'y attendait, se mit à sa recherche. Heureusement, il ('lait trop gris pour savoir très-bien où il allait; il n'était qu'à quelques pas de la taverne lorsqu'il tomba pardessus une pile de bois et se fit beaucoup de mal. Ses cris attirèrent bientôt à son secours des gens de la taverne ; on le porta dans sa chambre, on bassina ses contusions, et on le mit au lit.
Il ne put se lever que tard le lendemain matin; mais il m» fut pas plutôt debout, qu'il résolut de tirer ample vengeance de son désappointement et de ses contusions. Il arriva en boitant à la porte de la taverne, une béquille d'une main et un fouet de l'autre. Il avait fait ranger tous ses esclaves devant la maison, et deux des plus vigoureux tenaient Gassy par les bras tandis qu'il la frappait. Les cris de l'infortunée eurent bientôt attiré les oisifs et les badauds, qui semblent composer la principale population d'un village de la Virginie. Quelquesuns s'informèrent du motif de cette exécution, mais sans paraître croire la question assez importante pour attendre une réponse. L'opinion générale semblait être que le maître était gris et avait choisi cette manière de cuver son vin ; mais, qu'il fût gris on sobre, personne ne songeait à entraverses « droits sacrés et incontestables. » Au contraire, tout le monde le regardait avec indifférence, sinon avec approbation, et le plus grand nombre avait l'air de prendre autant de plaisir à ce divertissement que des enfants en auraient pris à battre un malheureux chat.
Au milieu de cette scène, une belle voiture de voyage s'arrêta à la porte. Deux femmes étaient dedans, et elles n'eurent pas plutôt vu ce qui se passait qu'avec cette humanité si naturelle aux femmes, que même l'horrible habitude de la tyrannie ne peut l'éteindre entièrement dans leurs cœurs, elles
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prièrent ce brutal de cesser de battre cette pauvre Bile, et de leur dire ce qu'elle avait fait.
Le misérable abaissa son fouet avec répugnance, et répondit d'un ton bourru que c'était une insolente drôlesse qui ne
méritait pas l'attention <le deux dames comme elles, et qu'il ne faisait que lui administrer une petite correction salutaire.
Cette réponse, toutefois, ne parut pas les satisfaire, et elles descendirent de voiture. La pauvre Cassy sanglotait, à peine en état de prononcer une parole; ses cheveux étaient tombés sur son visage et. sur ses épaules, et ses joues étaient tontes sillonnées de pleurs. Cependant, même en cet état, les deux dames semblèrent frappées de son apparence. Elles entrèrent en conversation avec elle, et virent bientôt qu'elle avait été élevée pour être femme de chambre, et que son maître actuel était un vendeur d'esclaves. Ces dames , à ce qu'il paraît, ai aient voyagé au Nord, et, en route, elles avaient perdu une domestique d'un subit et violent accès de fièvre. Elles s'en retournaient à la Caroline, et la plus jeune des deux' suggéra à sa mère, — car l'autre était sa mère, — d'acheter Cassv pour remplacer la femme de chambre qu'elles avaient perdue. La mère lit quelques difficultés d'acheter une étrangère qui leur était complètement inconnue, et qui avait été vendue par son maître précédent, elles ne savaient pas pour quelle raison. Mais, quand les larmes, les prières et les supplications de Cassy se joignirent aux instances de sa fille, elle ne put résister, et demanda à l'homme son prix. Il le dit. La somme était forte; mais mistress Montgomery, — c'était le nom de la dame, — était de ces gens qui, lorsqu'ils se sont décidés à une action généreuse, ne sont pas facilement détournés de leur dessein. Elle emmena Cassy dans la maison, ordonna d'apporter les malles, et dit à l'homme de dresser son acte de vent*.1. Dès que l'acquisition fut terminée, elle monta avec Ca&S) dans sa chambre, et lui lit mettre des vêtements [dus conformes à sa nouvelle situation que ne l'étaient la robe
JoG L'ESCLAVE BLANC.
grossière et les lourds souliers que la pauvre fille devait à la générosité si désintéressée de son dernier maître.
Cassy était habillée, l'acte de vente remis et l'argent pavé, lorsque survint le frère de mistress Montgomery et son compagnon de voyage. Il railla beaucoup sa sœur de ce qu'il appelait son absurde disposition à s'interposer entre les maîtres et les domestiques ; il la tança assez vertement de l'imprudence de son acquisition et du prix élevé qu'elle avait donné, et lui dit, en souriant et en hochant la tète, qu'un jour ou l'autre elle se perdrait avec sa folle confiance et sa folle générosité. Mistress Montgomery prit en assez bonne part les railleries de son frère ; la voiture fut commandée, et ils partirent ensemble.
Les dames avec lesquelles Cassy était venue au meeting étaient mistress Montgomery et sa fille. Elles demeuraient à une dizaine de milles de Garleton-Hall. Cassy et moi, nous étions si près l'un de l'autre depuis six mois et plus sans le savoir! Cassy parlait de sa maîtresse avec la plus grande affection. Sa reconnaissance était sans bornes, et elle paraissait éprouver un plaisir réel à servir une bienfaitrice qui la traitait avec une bonté et une douceur toujours égales, qu'on rencontre bien rarement même cbez ceux qui sont capables des plus grands actes de générosité.
En terminant son histoire, Cassy jeta ses bras autour de mon cou, appuya sa tête sur ma poitrine, et, me regardant au visage, toute ruisselante de pleurs, elle poussa un soupir, et dit tout bas qu'elle était trop heureuse. Avec une telle maîtresse, et se retrouvant, contre toute attente, dans les bras de son mari bicn-aimé, qu'elle croyait avoir perdu pour toujours, que pouvait-elle désirer?
Hélas! pauvre enfant! elle oubliait que nous étions esclaves, — et que le lendemain même pouvait encore nous séparer, nous donner d'autres maîtres et renouveler ses souffrances et mes misères !