CHAPITRE XXïl
Avant que nous ae nous fussions dit la moitié do ce que nous avions à nous dire, le mouvement de la foule sur le revers de la colline nous avertit <juc les offices du matin étaient finis. Jamais sermon de mon maître ne m'avait paru si court. Nous allâmes à la hâte prendre chacun les ordres de nos maîtres. Comme nous approchions de l'agreste chaire, j'aperçus M. Carleton en conversation avec deux daines, qui se trouvèrent être mistress Montgomery et sa fille. Nous nous arrêtâmes à une petite distance. Miss Montgomery regarda autour d'elle, et. nous voyant ensemble, elle fit signe à Cassy de venir, et lui demanda, en me désignant, si c'était là le mari qui l'avait mise dans un tel émoi le matin. Cette question attira l'attention des deux autres^ personnes , et mon maître eut l'aii- un peu surpris de me voir dans ce nouveau rôle.
— Qu'est-ce donc, Archy? dit-il; que signifie tout ceci? c'est la première fois que j'entends parler de votre mariage. Vous ne prétendez pas revendiquer cette jolie fille comme votre femme?
Je répondis qu'elle l'était effectivement, quoique depuis deux ans et plus nous fussions sans nouvelles l'un de l'autre. J'ajoutai que je ne lui avais jamais parlé de mon mariage parce que j'avais désespéré de revoir ma femme, et ici c'était un pur hasard qui nous avait réunis.
— kh bien! Archy. si elle est votre femme, je ne vois pas ce que j'y puis faire, quoique je prévoie que vous passerez la moitié de votre temps à Poplar-Grove ; — n'est-ce [tas le nom de votre campagne, mistress Montgomery?
Elle dit que oui; et, après un moment de silence, elle lit l'observation qu'on avait souvent trop peu d'égards, elle en avait peur, pour les unions matrimoniales des domestiques.
Pour sa part, elle ne pouvait s'empêcher de les considérer comme sacrées; et si, Cassy et moi, nous étions réellement mariés, et que je lusse un garçon convenable et poli, elle n'avait aucune objection à ce que je vinsse à Poplar-Grovc aussi souvent que M. Carleton le permettrait.
Mon maître prit sur lui tle répondre de ma bonne conduite; et, se tournant vers moi, il me dit (ramener les chevaux. Je fis toute la diligence <jue je pus; mais, avant mon retour, inistress Montgomery était partie, et Cassy avec elle. Nous montâmes à cheval, et nous étions déjà en route pour Carleton -Hall, quand mon maître parut se rappeler que je venais de retrouver une femme dont j'avais été longtemps séparé, et Tidée lui vint que nous pourrions avoir plaisir à nous trouver quelques instants de plus ensemble. Il me félicita de ma découverte d'un air moitié sérieux, moitié plaisant, — comme s'il n'était pas bien sûr qu'un esclave crût réellement à la sympathie de son maître; — et, d'un ton indifférent, il lit la remarque que peut-être je ne serais pas lâché de passer le reste de la journée à Poplar-Grove.
Comme je savais que M. Carleton avait vraiment le cœur très-bon, j'avais appris depuis longtemps à faire la part de son ton cavalier ; et, quelque peu satisfait que je pusse être de la manière dont il la faisait, la proposition était tellement de mon goût, que je l'acceptai avidement. Il tira son crayon de sa poche, et me donna une passe; je lui demandai, et il me donna quelques renseignements sur la roule que je devais prendre; et, piquant des deux, j'eus bientôt rattrapé la voiture de mistress Montgomery, que je suivis à Poplar-Grove.
C'était une de ces jolies, et même de ces élégantes campagnes qu'on rencontre parfois, quoique très-rarement, dans la Virginie et dans les Carolines, et qui peuvent servir à prouver que les habitants de ces États, malgré leur négligence presque générale à cet égard, ne sont pas totalement dénués de toute espèce de goût pour l'architecture et le confort domestique. On arrivait à la maison par une vénérable avenue de vieux