CHAPITRE XXII. Mil
celée de réclamations incessantes sur lesquelles il lui était presque impossible de savoir la vérité, le contre-maître lui disant une chose et les esclaves une autre. Le second contremaître fut renvoyé; un troisième donna sa démission de dégoût; et un quatrième, qui avait pris le parti de flatter les dispositions indulgentes de sa maîtresse, laissa les esclaves faire à peu prés ce qu'il leur plaisait. Naturellement, ils ne se souciaient p;is de travailler quand ils pouvaient rester oisifs. Chaque saison, depuis que mistress Montgomery avait commencé ses expériences, la récolte avait été déplorable; mais cette année il n'\ en avait presque pas eu.
Ses amis crurent devoir intervenir. Son frère, qu'elle aimait et dont elle respectait beaucoup l'opinion, lui avait, tout le temps, l'ait des représentations sur la marche qu'elle suivait. 11 lui parla, cette fois, d'un ton plus positif. Il lui dit que les absurdes idées qu'elle s'était faites sur le bonheur des esclaves la ruineraient infailliblement. Quel besoin avait-elle d'être plus humaine que ses voisins? — Et quelle folie pouvait être plus grande que de se réduire, soi et ses enfants, à la mendicité, en poursuivant un projet sentimental et impraticable?
Mistress Montgomery se défendit avec beaucoup de chaleur. File allégua ses devoirs envers les infortunés que Dieu avait mi> sous sa garde. Elle donna même à entendre qu'il était injuste de vivre dans le luxe sur les fruits d'un travail forcé; et elle parla avec sensibilité de la brutalité des contre-maitres et du supplice du fouet. Son frère répliqua que tout cela était très-joli, très-généreux, très-philanthropique, et que, tant que ce n'étaient que des paroles, il n'avait pas la moindre objection à y faire. Mais, tout joli et tout philanthropique que cela était, cela ne produisait ni maïs ni tabac. Elle pouvait parler comme elle voulait: mais, si elle comptait vivre de sa plantation, il fallait la gérer comme faisaient les autres. Tous ceux qui s'y connaissaient le moins du monde lui disaient que, si elle voulait avoir une récolte, il fallait avoir un vigoureux
contre-maître, lui mettre un fouet à la main, et lui donner carte blanche pour en user. Si elle voulait prendre ce parti, elle pourrait avec raison se dire la maîtresse de la plantation ; mais, tant qu'elle suivrait ses errements actuels, elle-ne serait que l'esclave de ses esclaves; et sa philanthropie n'aboutirait qu'à lui faire vendre .ses escla\es pour payer ses dettes, et à la réduire elle-même à la mendicité.
Os chaleureuses remontrances firent une profonde impression sur mistress Montgomery. Elle ne pouvait nier que la plantation n'eût presque rien produit depuis qu'elle Pavai 1 en sa possession, et elle sentait qu'en dépit de tous ses efforts en leur faveur ses serviteurs étaient mécontents, oisifs et insubordonnés. Cependant, elle n'était pas disposée à céder. Elle persista à dire que ses idées sur les relations mutuelles du maître et de l'esclave étaient évidemment dictées par la justice et par l'humanité, dont on ne pouvait méconnaître la voix lorsqu'on avait quelque prétention à la vertu et à la conscience. Elle soutint (pie le système qu'elle essayait d'introduire était bon, et qu'il ne lui fallait qu'un contre-maître assez sensé pour l'appliquer d'une manière judicieuse. Il pouvait bien y avoir du vrai là-dedans. Si elle avait pu trouver un homme comme le major Thornton et en faire un contre-maître, elle aurait peut-être réussi. Mais de tels hommes sont rares partout, et ils sont très-rares dans les Etats à esclaves. Dans l'ensemble, les contre-maîtres américains sont la race la plus ignorante, la plus intraitable, la plus stupide, la plus entêtée, qui ait jamais existé. Que pouvait faire une femme obligée de recourir à leur assistance, et contre laquelle on ameutait les préjugés de tous ses voisins? Les choses empirèrent; l'argent comptant qu'avait laisse1 son mari était entièrement dépensé, et ses affaires ne tardèrent pas à s'embrouiller si fort, qu'elle fut forcée d'appeler son frère à son aide. Il refusa positivement de se mêler de rien, à moins qu'elle ne lui remît entièrement le maniement de ses affaires. Après une courte et vaine résistance, elle dut accepter ers dures conditions.