CHAPITRE XXV
Contre-maître. M. Carleton n'eut pas l'air satisfait de cette audacieuse déclaration, et prit congé d'eux assez brusquement.
Au lever du jour on nous mit en ordre pour le voyage. Un chariot portait les provisions et les enfants. Quant à nous, nous étions enchaînés ensemble, et nous marchions à la manière habituelle.
C'était on long voyage, et nous lûmes deux ou trois semaides m route Pour des esclaves qu'on menait au marché, nous l'unies traités, en somme, avec une humanité inattendue. Au bout de trois mi quatre jours, les femmes et les enfants furent délivrés de leurs chaînes; et, deux ou trois jours après, la même faveur fut faite à une partie des hommes dont on se méfiait moins. Nos conducteurs semblaient vouloir nous mettre en bon état [tour augmenter notre prix. Nos ('tapes étaient très-modérées. Nous avions tous des souliers, et abondamment de quoi manger. La nuit, nous campions sur le bord de la mule: nous allumions un grand feu, nous faisions cuire notre hominy, et construisions une hutte de branchages pour y dormir. Plusieurs d'entre nous déclarèrent qu'ils n'avaient jamais été si bien traités de leur vie, et ils marchaient en riant et enchantant, plutôt comme des hommes qui voyagent pour leur plaisir que comme des esclaves qu'on mène vendre. L'esclave est si peu accoutumé à aucune espèce de douceurs. que la plus petite bagatelle suffit pour le mettre en extase. La moindre chose ajoutée à sa ration lui fait adorer même un (•(inducteur d'esclaves.
Les (diants et les rires de mes compagnons ne faisaient qu'augmenter ma tristesse. Ils le remarquèrent, et tirent leur possible ponr m'égayer. Je n'avais jamais eu de meilleurs camarades, et je trouvai quelque soulagement dans leurs grossiers effort> pour me consoler. J'étais un favori parmi les esclaves de Carleton-Hall ; je m'étais donné pour cela quelque peine: car j'avais renoncé depuis longtemps au préjugé absurde et à la sotte fierté qui, à une autre époque, m'avaient tenu éloigné de oies camarades, ei m'avaient justement valu
leur haine. L'expérience m'avait rendu plus sage, et je ne faisais plus cause commune avec nos oppresseurs en m'associant à la fausse idée qu'ils se font de leur supériorité naturelle, — idée qui n'a d'autre fondement qu'une arrogante ignorance, et repoussée depuis longtemps parles esprits libéraux et éclairés, mais qui est encore la croyance orthodoxe de toute l'Amérique, et la principale, et je pourrais dire la seule base sur laquelle s'appuie l'inique édifice de l'esclavage dans ce pays. Je m'étais fait un devoir de gagner la bienveillance et l'affection de mes camarades en me mêlant à eux, en prenant intérêt à tout ce qui les concernait, et en leur rendant les petits services que me permettait ma faveur auprès de M. Carleton. Une ou deux fois, même, j'avais dépassé le but, et je m'étais attiré de sérieux désagréments en lui faisant savoir les excès auxquels se portait son contre-maître. Mais, quoique mes tentatives ne fussent pas toujours heureuses, ils n'en étaient pas moins reconnaissants.
Quand mes compagnons remarquèrent ma tristesse, ils cessèrent leurs chants, et, après avoir épuisé leur court répertoire de condoléances, ils se remirent à causer plus bas. Mon cœur leur sut gré de leur bonne intention; mais je ne voulais pas que mon chagrin assombrît la seule fête que leur accorderait peut-être jamais leur misérable destinée Je leur dis que rien n'était plus propre à m'égayer que de les voir joyeux; et, quoique mon cœur fût près d'éclater, je m'efforçai de rire, et j'entonnai une chanson. Us firent chorus avec moi; les chants et les rires recommencèrent de plus belle, et la turbulence de leur gaieté me permit bientôt de retomber dans mon humeur silencieuse.
J'avais les sentiments naturels à l'homme : j'aimais ma femme et mon enfant. S'ils m'avaient été arrachés par la mort, ou que j'eusse été séparé d'eux par quelque nécessité réelle, iné\itable, j'aurais pleuré sans doute; cependant mon chagrin n'aurait pas eu cette amertume. Mais voir les liens les plus indissolubles, ceux d'époux et de père, si violemment et