CHAPITRE V
éclabousse d'une fange impure, c'est sur l'enveloppe même de son âme, sur sa robe virginale, sur son manteau de chasteté qu'elle jette à pleines mains les immondices corrosives de la calomnie.
— Mon Dieu ! si Charles n'a pas cessé de vivre, faut-il que ce bruit fatal arrive jusqu'à lui? Doit-il donc, lui aussi, mépriser la pauvre enfant qui n'eut dans sa vie qu'un instant d'audace et de résolution et à son profit ? Mais non, ma crainte est vaine ; près de lui , on ne peut rien contre moi, car Charles n'existe plus sans doute!
Et elle n'échappe ainsi à une douleur que pour tomber sous une douleur plus grande.
Dans le désordre, dans l'agitation de son esprit , sa pensée se retourne dans son cœur comme un glaive à deux tranchants.
S'il vivait cependant, s'il devait vivre encore assez pour entendre une voix lui dire à l'oreille : Ton Adèle a cessé d'être une honnête fille; tu voulais t'élever pour être digne d'elle , et elle était indigne de toi ! Ah ! s'il vivait , ne fût-ce que pour quelques jours , eh bien ! elle se sentirait la force d'aller le rejoindre pour s'agenouiller devant son lit de douleur et le consoler par sa justification. Quoique la ca-
lomnie vole d'une aile rapide, elle arriverait à temps pour lui crier : Charles , je suis innocente! Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour vous et en restant digne de vous ! J'en prends à témoin celui dont je n'ai que secondé les vues généreuses , cet homme devenu pour vous un bienfaiteur, un second père, votre ancien capitaine, l'ami de mon père, M. de Pardaillan enfin, dont l'honneur vous répondra du mien ! Cette démarche , elle oserait la tenter ! Elle l'oserait, car sous la double commotion qu'elle vient de ressentir, elle aussi s'est transformée ; une incroyable énergie semble vouloir prendre la place de ses habitudes timides et craintives. Oui , elle va rentrer au logis de son père , lui tout dire, lui tout avouer; qu'il l'accompagne, et elle part!... Mais son père... son père, c'est lui qui est parti... parti, en emportant cette lettre fatale qui l'instruisait de la mort de Charles !
Sous le poids accablant de cette double et désolante pensée de mort et de déshonneur , elle s'éloignait de l'habitation du meunier, marchant devant elle au hasard, quand, arrivée sur les bords de la rivière d'Autonne, elle aperçut un homme enfoncé dans l'eau à mi-corps.
Cet homme, elle le reconnut bientôt au dan-