CHAPITRE V
lueur qui ne pouvait descendre du ciel. Cette fenêtre de l'ancienne chapelle avoisinait la tour, dont la base se trouvait à son niveau.
A cette clarté qui venait de faire sortir de ses ténèbres le plateau du vieil édifice féodal, Adèle vit s'élever, comme de dessous terre, une apparition bien autrement saisissante que toutes celles qu'elle avait vues rôder ou se dresser devant elle durant cette nuit prestigieuse. Un jeune homme, au teint pâle, les cheveux en désordre et portant le bras en écharpe, se montra. Le court manteau qui le recouvrait, rejeté en arrière, laissait voir les restes d'un costume militaire, d'un uniforme de hussard.
C'était Charles Doisy, ou c'était son fantôme.
Muette de stupeur, les bras tendus vers lui, Adèle se redresse palpitante, épiant ses mouvements, interprétant sa pâleur et lui adressant de la tête de légers signes affectueux qu'il ne pouvait voir, car elle restait dans l'ombre. Tout à l'heure, elle était plongée dans les transes de la terreur et du désespoir; mainte* nant toute son énergie se concentrait pour retenir un délire de joie et de bonheur qui s'emparait d'elle :
— Je le vois ! se disait-elle à elle-même,
I6i HISTOIRE DE MA GRATTANTE.
niais si je vais à lui, si je l'appelle, peut-être son ombre va-t-elle s'évanouir.
Dans ce moment, le jeune homme, après avoir semblé écouter attentivement un bruit du dehors, ramassa une lanterne placée à l'entrée du souterrain dont il venait de sortir, et il s'en aida comme pour éclairer une des rampes du vieux château.
-- Il vient! il vient! murmura Adèle.
Mais Charles, sans bouger à peine de place, fil alors un geste de surprise, échangea à voix basse plutôt des signaux que des paroles avec quelqu'un qui paraissait gravir de l'autre côté un des versants de la tour, puis :
— Est-ce donc toi, chère Martine? dit-il.
— Eh! sans doute, c'est moi! répondit une voix haletante. Je n'y tenais plus ! j'ai voulu venir aujourd'hui moi-même, mon Chariot, pour l'apporter une bonne nouvelle.
Et Martine, tout essoufflée, se jeta dans les bras du jeune homme.
Ils furent interrompus dans leurs embrassements par un cri déchirant parti d'entre les débris de la vieille chapelle
Blessé, en effet, mais légèrement, dans l'affaire d'Hamelen, Charles Doisy avait reçu de son lieutenant-colonel le conseil et l'autorisation d'aller lui-même plaider sa cause auprès du ministre.
Arrivé à Versailles le lendemain même du jour où Dampierre et sa fille en étaient sortis, il se présente dans les bureaux, pour y réclamer son état de service. Le commis auquel il s'adresse se hâte de lui annoncer qu'il vient d'être nommé lieutenant dans le régiment d'An-
jou et lui montre la lettre signée par M. de Paulmy,
Le jeune homme pousse un cri de joie; son front, jusqu'alors resté soucieux, s'éclaira vif et animé, et, redressant fièrement la tête, il se rendit aussitôt chez le capitaine de Pardaillan.
M. de Pardaillan travaillait avec quelques officiers de son futur régiment et avait fait défendre sa porte , lorsque son domestique vint lui dire qu'un jeune militaire insistait vivement pour pénétrer jusqu'à lui, malgré la consigne.
Au nom de Charles Doisy, il ne douta pas qu'une indiscrétion n'eût été commise et que son ex-maréchal des logis ne vînt le remercier de sa récente 'nomination. Il ordonna qu'on le laissât entrer.
— Je viens, capitaine, lui dit Charles, le prenant dès l'abord sur le ton le plus élevé et n'adressant son salut militaire qu'aux officiers, vous annoncer que je suis enfin lieutenant.
— J'en suis ravi, mon brave, répondit M. de Pardaillan, d'autant que je sais à n'en pas douter que cette distinction est méritée.
— Ravi? répéta le jeune homme, la tête haute et d'un ton de sarcasme; j'en doute, monsieur ; car si j'ai tenu si fort à cette dis-