CHAPITRE I
Baïla, à qui l'on remit son voile sur la figure, comprit que le marché était conclu , et, cessant de se contenir , éclata en sanglots.
Aussitôt , la porte de la salle est poussée brusquement. Un homme, à la haute stature, au regard impérieux , entre et va droit vers la désolée ; il relève le voile , ce voile qui peut cacher ses pleurs , mais non amortir ses cris.
— Combien cette esclave ? demande-t-il.
— Elle est à moi , dit le khasnadar.
— Combien? répète l'autre.
— Mais je suis l'acquéreur , et non le marchand , reprend le petit vieillard en se dressant sur la pointe de ses pieds , pour essayer de se grandir à la taille de son interlocuteur.
Celui-ci le toisa du haut en bas d'un air de mépris.
— Je viens d'en faire l'acquisition au prix de dix-neui mille piastres.
— Vingt mille ! objecta le vendeur.
— J'en offre vingt-cinq , dit le dernier venu en rejetant aussitôt le voile sur la figure de Baïla.
Le marchand s'inclina; le khasnadar, pâle de colère , se contint cependant, car il avait déjà reconnu dans son concurrent Ali-ben-Ali, surnommé Djezzar, pacha de Sivas.
C'est ainsi que la jeune fille, après avoir été, en premier lieu, vendue par son père, le fut une seconde fois par son beau-frère.
Djezzar-Pacha , qu'un léger démêlé avec le divan avait momentanément appelé dans la capitale de l'empire , emmena sa belle esclave dans sa résidence ordinaire , et tout d'abord elle occupa la première place dans son cœur.
La joie qu'elle ressentit de se voir élevée audessus de toutes ses rivales ne tint pas seulement à une pensée d'orgueil : elle croyait aime-r Djezzar.
Quoiqu'il ne fût plus de la première jeunesse, et que la sévérité de son aspect inspirât parfois à Baïlaun sentiment plutôt de terreur que d'amour , dès le premier regard qu'elle avait jeté sur lui au bazar de Constantinople, la comparaison qu'elle avait eue à faire entre lui et le vieux khasnadar avait été si bien à son avantage qu'elle l'avait trouvé jeune et beau. Depuis, il s'est montré si généreux, si fortement épris , il s'est plié à ses caprices , à ses fantaisies, avec une si tendre indulgence, que, fermant l'oreille aux bruits qui courent autour d'elle , elle le croit bon et patient.
Cependant, si elle est la première dans l'amour du pacha , elle n'est pas la seule ; Djez-