‹ L'esclave du pacha;Chapitre 17 sur 124 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La vieille négresse lui fit observer que, dans le cas où l'inconnu serait assez téméraire pour revenir encore, le pacha, ses soupçons une fois éveillés, le ferait saisir infailliblement, ce qui ne pourrait que les compromettre toutes deux.

La Mingrélienne céda alors. Mais, par un nouveau caprice de son esprit, elle ne voulut pas souffrir que Mariam remuât la terre à cette place. Elle se contenta d'apposer à plusieurs reprises son pied délicat et menu sur l'empreinte de celui de l'étranger ; et cette double trace resta longtemps ainsi, protégée qu'elle était contre les regards par le feuillage surabondant et penché d'un azalea politique.

Cette sorte d'arbuste croit en grand nombre sur les versants du Caucase, et Baïia, enfant, l'avait vu fleurir dans son pays natal. Elle se prit d'affection pour ce petit espace qui lui parlait de sa patrie et de son second et mystérieux amant. Sa patrie, elle l'avait quittée sans nul regret; ce jeune Français, ce giaour, il n'avait d'abord été pour elle qu'une surprise, une apparition, un rêve, et maintenant son cœur blessé demande un aliment à ce double souvenir.

Pendant lout un mois, ses promenades se

dirigent de ce côté ; c'est là qu'elle vient rêver ie son pays et de l'étranger ; de l'étranger surtout!

L'ai me-t-elle enfin cette fois? Qui pourrait le dire? Qui oserait donner le nom d'amour à ces lueurs trompeuses nées dans le cerveau d'une jeune fille de la fermentation des idées , comme les feux follets de celle de la terre ; à ces fantômes d'un instant dont se peuplent les solitudes livrées à la vie contemplative?

En Europe, les religieuses, quoique vivant sous un régime bien différent, reportent toutes les tendresses passionnées de leur âme vers Dieu ; chacune d'elles cependant trouve encore moyen d'en ménager une portion pour quelque sainte image de son choix, pour quelque relique cachée, qui n'appartient qu'à elle; elle lui adresse ses prières secrètes, elle la parfume d'un encens qu'elle détourne du grand autel : c'est son culte à part.

En Orient, d'autres cloîtrées, les odalisques, n'ont de culte que l'amour , et dans les élans de cet amour, elles ne doivent aussi se prosterner que devant un seul; mais là, comme ailleurs, l'idole se cache dans l'ombre du temple ; on a ses fétiches, on a ses rêves, ses amours frauduleuses , ses amours de tête ,

Page 1