CHAPITRE II
lui avait dit Djezzar ; et quand le pauvre effendi s'était approché , le pacha , avec une dextérité merveilleuse , lui plongeant brusquement le doigt dans un des coins de la paupière, lui avait fait saillir le globe de l'œil hors de l'orbite, puis, par un rapide mouvement de torsion, et au moyen de l'ongle, l'opération s'était trouvée faite.
— Esclave, tu sais comment t'y prendre, maintenant obéis ! lui avait-il dit ensuite.
Et la pauvre victime, à peine pansée et toute saignante, avait été contrainte , sous peine de la vie, d'aller faire subir à l'aga le supplice qu'elle venait de subir elle-même.
Nul n'excellait comme lui à faire sauter une tête d'un revers de yatagan. Il est vrai que nul autant que lui n'en avait la pratique.
On parlait à Sivas d'un trait d'adresse dans ce genre qui lui avait fait le plus grand honneur.
Deux paysans arabes, fellahs, accusés d'un meurtre, lui ayant été amenés, et chacun d'eux rejetant le crime sur l'autre, Djezzar s'était trouvé un moment en perplexité. Il était possible qu'un des deux fût innocent. Manquant de lumières à cet égard, et n'étant guère d'humeur à attendre pour s'en procurer, il ima-
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gina un moyen ingénieux et prompt de s'en remettre au jugement de Dieu.
Sur son ordre, les deux accusés sont attachés dos à dos, par le corps et par les épaules ; il tire son sabre : la tête qui va tomber doit être celle du coupable.
Voyant la mort si prête, les deux misérables luttent entre eux à qui évitera de se trouver sous la main de l'exécuteur; ils tournent, ils pivotent, chacun essayant de placer son compagnon du côté où le coup doit porter. Djezzar prit quelque temps plaisir à la manœuvre ; puis enfin, après avoir prononcé trois fois le nom d'Allah, il fit décrire un large cercle à sa lame damassée, et les deux têtes volèrent du même coup.
Malgré sa gravité habituelle, le pacha ne put s'empêcher de rire de ce résultat inattendu ; il en rit à gorge déployée, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé de sa vie, et à ses bruyants éclats de rire se mêlèrent les soupirs rauques et haletants d'un lion enfermé dans une pièce voisine, et qu'alléchait l'odeur du sang.
Ce lion, c'était le favori du maître. Depuis longtemps, l'usage parmi les pachas de Sivas, comme parmi d'autres pachas de l'Asie, voulait